Culture Amazigh

Yennayer : le réveil identitaire

avril 26, 2026

Yennayer : le réveil identitaire

L’amazighité, creuset d’une communion plurielle.



Cette fois, Yennayer, le nouvel an amazigh, est célébré avec un certain faste sur tout le territoire national et avec l'implication de plusieurs secteurs ministériels.

Le coup d'envoi de ces manifestations exceptionnelles pour fêter Yennayer 2969 (correspondant à l'année 2019 du calendrier grégorien) a été donné, hier, mardi, à la maison de la culture Abdallah-Benkeriou de Laghouat, par Si El-Hachemi Assad, le secrétaire général du Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA) en présence du premier responsable de l’exécutif de la wilaya, Ahmed Meguellati, accompagné des autorités civiles et militaires. Dans la salle, la présence des élus (APC, APW et APN) de cette wilaya du sud du pays était très remarquable. La wilaya de Laghouat, choisie cette année pour abriter les festivités officielles du nouvel an amazigh du 8 au 13 du mois courant, est au rendez-vous de cet événement national. En effet, les pouvoirs publics, et particulièrement la Direction de la culture de Laghouat, ont mis au point un riche programme festif reflétant le legs populaire local et national dans toutes ses composantes civilisationnelles et séculaires. Ainsi, la ville des Jardins a accueilli les participants venus des quatre coins du pays. De la kheïma laghouatie au bijou berbère, en passant par le tapis mozabite et le couscous chelhi, les participants, notamment des wilayas de Tamanrasset, de Bouira, de Tizi Ouzou et de Batna, ont montré une Algérie “arc-en-ciel’’ de par ses spécificités culturelles régionales, mais qui convergent vers une identité amazighe, élément constitutif des fondements de l’Algérie. Dans son allocution, le SG du HCA a mis l’accent sur le fait qu’il est fondamental d’œuvrer à la consolidation de cet enseignement et au renforcement de son étendue géographique à la faveur des nouvelles orientations politiques des hautes instances de l’État qui mettent le cap sur la généralisation de tamazight à tout le territoire national. Selon lui, l’officialisation de tamazight instaure de nouvelles conditions favorables à sa prise en charge et à son développement, et ce, dans la nécessaire concertation et collaboration entre le Haut-Commissariat à l’amazighité et le ministère de l’Éducation nationale. Les présents à cette cérémonie étaient unanimes pour dire que “la mobilisation exceptionnelle pour fêter Yennayer cette année (jour de fête et d'identité) dénote un réveil identitaire dans notre pays. Les Algériens veulent se réconcilier avec leur histoire millénaire”. En effet, pendant une semaine, Laghouat vivra Yennayer comme un jour de fête et d’identité. Outre plusieurs communications de spécialistes, prévues au centre culturel Abdallah-Benkriou, portant sur l’identité amazighe, le film amazigh sera également au rendez-vous au cinéma M’zi. Chaque participant est accompagné d’un poète populaire de chaque région. Des expositions artisanales et des plats traditionnels sont aussi au menu, montrant les us et coutumes de chaque région du pays. “Il faut en finir avec cette notion singulière et hors norme centrée sur le problème de la demande sociale, car celle-ci représente en elle-même un frein pour le développement de l’enseignement de tamazight”, a indiqué un autochtone sexagénaire approché par Liberté. “Les résistances restent des cas isolés qui, en aucun cas, ne peuvent arrêter la roue de l’histoire”, a-t-il ajouté. Pour rappel, bien avant l’officialisation du jour de l’an amazigh, chaque année Yennayer ne passe jamais inaperçu à Laghouat. Un citoyen autochtone nous a indiqué que “cette fête a toujours été célébrée tout comme l'an de l'hégire avec les mêmes mets, les mêmes cérémonies, chants religieux, friandises, récitation du Coran et le plat principal qui est un couscous spécial en ce sens que la sauce contient plus d'ingrédients que d'habitude dont les légumes frais et secs de toutes sortes”. Rappelons que la célébration du nouvel an amazigh a été officialisée sur décision du président de la République, Abdelaziz Bouteflika, lors du Conseil des ministres en décembre 2017, portant consécration du 12 janvier, jour du nouvel an amazigh fête nationale chômée et payée. Placé sous le thème “Yennayer ; racines, diversité et unité”, le coup d’envoi sera donné depuis Laghouat, tout en passant par plusieurs autres villes, telles que Aïn Defla, Souk-Ahras, Oum el-Bouaghi, Batna, Ghardaïa, Naâma, Boumerdès, Béjaïa, Tizi Ouzou, Illizi, Oran.
Une escale est prévue à Alger les 11 et 12 janvier pour la réception de la statue de Massinissa, ainsi qu’à Tlemcen pour la tenue d’un séminaire international sur l’architecture amazighe le 15 janvier 2019.


AREZKI BOUHAMAM

Langue

Google intègre la langue tamazight dans son moteur de traduction automatique

avril 26, 2026

Google intègre la langue tamazight dans son moteur de traduction automatique


Sundar Pichai, directeur général de Google. D. R.
Le moteur de recherches américain Google a intégré la langue tamazight dans son traducteur automatique Google Translate. C’est grâce à l’association Larando que Google a répondu positivement à la demande exprimée dans une pétition lancée sur Internet.


Karim Akachar, qui est à l’origine de l’initiative, a indiqué à Algeriepatriotique que l’association Larando a contacté Google il y a peu de temps et a trouvé un écho positif à son appel. «Google vient juste de lancer tamazight comme langue dans la communauté de traduction pour Google Translate», souligne l’association, qui explique que la seconde étape consiste à «partager à grande échelle cette publication car Google Translate a besoin de personnes qui lisent et écrivent tamazight». «Il suffira de rejoindre Google Translate Community pour pouvoir apprendre au logiciel comment traduire tamazight», souligne Larando.

Pour le moment, la communauté n’accepte que des traductions de l’anglais vers tamazight et vice-versa, en attendant l’introduction de la traduction du et vers le français, apprend-on.

Dans la pétition postée sur Avaaz, les signataires soulignaient que «l’Afrique du Nord est porteuse d’une langue et d’une culture qui ont traversé des siècles et ont tant enrichi la civilisation humaine», ajoutant que tamazight «est parlée par plus de 60 millions de personnes, dans toute l’Afrique du Nord et dans la zone saharo-sahélienne mais, aussi, en France et même au Canada».

«Longtemps reléguée au rang de folklore, la culture amazighe (berbère) se voit offrir aujourd’hui l’opportunité de progresser davantage dans sa pleine reconnaissance dans le monde numérique», lit-on dans la pétition qui précise que Facebook avait intégré tamazight «afin de répondre aux sollicitations de la communauté berbérophone dans le monde», emboîtant ainsi le pas à Microsoft qui a déjà adopté la langue amazighe pour Windows 8.

L. S.

artistes amazighs

Les filles de Illighadad

avril 26, 2026

Les filles de Illighadad

  Les nouveaux disques de Fatou Seidi Ghali et Alamnou Akrouni - «Les filles de Illighadad» - pourraient s’appeler «musique traditionnelle», faute d’un meilleur mot. C’est cette musique qui remplit l’aspect quotidien, un son familier constant. C’est difficile à dire, parce que son corollaire n’existe clairement pas dans les centres industriels ni dans le monde dit «occidental». C’est de la musique rurale. C’est la musique du village. C’est de la musique pour quand vous n’avez pas d’électricité, un accès immédiat à chaque son enregistré sur Youtube. C'est de la musique qui existe lorsque la performance l'emporte sur la lecture. Le terme de musique de village ou de musique rurale pourrait être meilleur, car toute revendication de son authenticité ou de ses éléments «traditionalistes» constituerait un travail à part. Quoi qu’il en soit, chaque petit village a ses artistes, voyageant parfois pour les fêtes locales (d’ailleurs, j’ai rencontré Alamnou des années auparavant et je ne l’ai réalisé qu’en rassemblant le disque). Tel est le cas avec «Les Filles de Illighadad».

Fatou et Alamnou habitent dans le village susmentionné, un assemblage minuscule de maisons en terre construites dans le mahélien sahélien du centre du Niger. Je visite à la saison des pluies (précédemment), lorsque la campagne est inondée de mares immobiles. Des aigrettes blanches fantomatiques se perchent sur des arbres à moitié submergés, tandis qu'au loin de grands chameaux s'y glissent dans la boue. Ces derniers, lents et géants, ont dans ce contexte quelque chose de presque préhistorique. Je ne suis pas habitué à voir des chameaux dans un marais. Le désert est vibrant et vert en cette période de l’année, après que les pluies aient asséché le paysage autrement assoiffé. Le désert ici est cyclique et suit un calendrier prévisible.

Fatou joue une vieille guitare bleue, écaillée et séchée, légèrement courbée. Les conditions météorologiques extrêmes ne sont pas faciles pour les instruments de musique. Elle joue une longue session, en passant d’une chanson à l’autre, de nombreuses reprises d’Etran Finatawa dont la musique est réputée dans cette partie du Niger. Le jeu de guitare de Fatou est mesuré et calme, et tandis que nous enregistrons dehors sous les arbres, c’est une musique transformée par le contexte et le lieu. De loin, d’un écran d’ordinateur, il est facile d’imaginer un Niger singulier, voire une identité touareg singulière. Mais il y a beaucoup de vies et de façons de vivre. Le village d'Illighadad est un monde à part Agadez, Niamey, deux grandes villes à part entière, densément peuplées de personnes, de bruits et des pièges de la modernité. La guitare de Fatou parle à un rythme différent. Les jours à Illighadad sont longs et le temps ne se mesure pas aux heures, aux réunions, ni même à l'appel de prière des muezzins, mais bien au passage des soleils, au mouvement des animaux et au son des grillons.


Tv Folklore Amazigh

Cinéma

Origine de l'Homme : l'Algérie, le "berceau de l'humanité" ?

avril 26, 2026

DECOUVERTE

Origine de l'Homme : l'Algérie, le "berceau de l'humanité" ? 

 La découverte par des archéologues d'outils en Algérie datant de 2,4 millions d'années remet en question le lieu d'origine des premiers hommes.

Des archéologues ont découvert en Algérie des outils en pierre taillée remontant à 2,4 millions d'années, bien plus anciens que ceux trouvés dans cette région jusqu'à présent, selon des travaux publiés jeudi 29 novembre dans la prestigieuse revue Science. Conséquence : l'Afrique de l'Est pourrait bien ne plus être le seul berceau de l'humanité.
Les galets en calcaire et en silex taillés ont été découverts à Sétif, à 300 kilomètres à l'est d'Alger, par une équipe de chercheurs internationaux, dont des Algériens.
Les outils ressemblaient exactement à ceux dits oldowayens, trouvés jusqu'alors principalement en Afrique de l'Est. Les chercheurs ont aussi déterré à proximité des dizaines d'ossements animaux fossilisés, présentant ce qui ressemble à des marques d'outils – de véritables outils de boucherie préhistoriques. Ces ossements proviennent d'ancêtres de crocodiles, d'éléphants, d'hippopotames ou encore de girafes.

« Origines multiples »

Depuis des décennies, l'Afrique de l'Est est considérée comme le berceau de l'humanité. On y a trouvé les outils les plus anciens : 2,6 millions d'années.
La découverte annoncée jeudi, sur le site d'Aïn Boucherit, rivalise désormais avec cette période. Cela pourrait signifier que les techniques d'outils sont rapidement sorties d'Afrique de l'Est.
Autre hypothèse avancée par les chercheurs : «un scénario d'origines multiples des anciens hominidés et des technologies lithiques, à la fois en Afrique de l'Est et du Nord ».
« Le site d'Aïn El Ahnech est le deuxième plus ancien au monde après celui de Kouna en Éthiopie qui remonte à 2,6 millions d'années, considéré comme le berceau de l'humanité », explique à l'Agence France-Presse le professeur Mohamed Sahnouni, qui a dirigé l'équipe de recherche et travaille depuis des années sur ce site.
Les découvertes ont été faites sur deux couches archéologiques, l'une datée de 2,4 millions d'années et la seconde de 1,9 million d'années.

Le Sahara

Les ancêtres de l'homme étaient donc présents en Afrique du Nord au moins 600 000 ans plus tôt que ce que les scientifiques croyaient jusqu'à maintenant. Auparavant, les plus vieux outils d'Afrique du Nord dataient de 1,8 million d'années, sur un site proche. Aucun reste humain n'a été découvert : on ignore donc quelle espèce d'hominidés, quel ancien cousin d'homo sapiens (apparu, lui, bien plus tard), utilisait ces outils. Les fouilles ont été menées par des chercheurs de centres de recherche en Espagne, en Algérie, en Australie et en France.
« À Aïn El Ahnech, dans la wilaya de Sétif, les chercheurs ont découvert des restes lithiques et fossiles, des galets taillés, des polyèdres manufacturés en calcaire et en silex [...] qui remontent à 2 400 000 ans », s'est félicité Azzedine Mihoubi, ministre algérien de la Culture, lors d'une cérémonie d'hommage aux chercheurs.
La découverte ouvre la perspective de trouver « plus de matériaux archéologiques en Afrique du Nord et dans le Sahara », écrivent les chercheurs dans leur article, validé scientifiquement par un comité de lecture.
Au passage, les chercheurs algériens, à l'instar du professeur Sahnouni, espèrent que cette découverte aura des retombées sur la recherche archéologique en Algérie.
Auteur  AFP

histoire amazigh

L'Algérie, nouveau berceau de l'humanité ?

avril 26, 2026

L'Algérie, nouveau berceau de l'humanité ?


Le professeur Sahnouni durant les fouilles (M.Sahnouni)

On croyait que le sud-est de l'Afrique avait accueilli les premiers hominidés. Mais une nouvelle découverte archéologique pourrait tout remettre en cause.

Pendant longtemps, le sud-est de l'Afrique s'est paré du titre de berceau de l'humanité, qu'elle soit moderne ou ancienne. Pour Homo Sapiens, cette thèse a été battue en brèche par la découverte annoncée l'an dernier à Jebel Ihroud, au Maroc, de fossiles repoussant de 100.000 ans les origines de l'humanité moderne. Aujourd'hui, c'est en Algérie que les hominidés viennent trouver un nouveau point d'ancrage sur le site d'Ain Boucherit, près de Sétif.
Une équipe emmenée par le professeur Mohamed Sahnouni, du centre national d'études sur l'évolution humaine (CENIEH) de Burgos (Espagne), y ont en effet découvert des traces du passage de ces lointains ancêtres à deux périodes successives, voici respectivement 1,9 et 2,4 millions d'années. Ils détaillent leur découverte dans une étude publiée ce vendredi dans le journal Science.
L'une des pierres taillées retrouvées sur le site algérien (M.Sahnouni)
 Les plus anciennes traces de boucherie
Lors de plusieurs excavations, les archéologues ont pu découvrir de nombreuses pierres taillées, selon une technique que les spécialistes ont baptisée Oldowayen,  la plus vieille technologie de taille de pierre connue. Les plus anciennes découvertes d'outils de l'Oldowayen ont été faites dans la vallée du Rift, en Ethiopie, et datent de 2,6 millions d'années. Les plus vieux fossiles du genre Homo, eux, remontent à 2,8 millions d'années, toujours en Ethiopie.
Avec ces pierres taillées, les chercheurs ont aussi trouvé des os d'animaux qui vivaient alors dans ces régions, lorsque le Sahara n'était pas aussi désertique qu'aujourd'hui : mastodontes, éléphants, chevaux, rhinocéros, antilopes, porcs, hyènes, et même des crocodiles.
Certains de ces animaux, principalement des bovidés et des chevaux, portent des traces associées avec des outils : coupures et fractures, montrant que ces anciens humains ont soigneusement retiré les chairs des animaux pour les manger, et brisé des os pour en retirer de la moelle.
Ces os seraient "la plus ancienne preuve substantielle de boucherie," selon le paléoanthropologue Thomas Plummer, du Queen College de New-York, (qui n'a pas participé à l'étude). "Même si d'autres sites du même âge en Afrique de l'Est ont des outils de pierre, les preuves de boucherie d'animaux n'y sont pas aussi fortes," assure-t-il.
Carte montrant les implantations anciennes d'hominidés et les sites d'outils Oldowayens en Afrique.  (M.Sahnouni)

Nos ancêtres ont voyagé plus tôt qu'on le pensait

Outre la boucherie, la découverte de ces outils de pierre est importante par sa proximité temporelle avec ceux précédemment retrouvés en Ethiopie. 200.000 ans seulement séparent les "bouchers" de la région de Sétif de leurs confrères du sud, ce qui est bien plus proche que ce que les spécialistes pouvaient imaginer jusqu'ici.
La théorie communément admise était en effet que les fabriquants d'outils, originaires d'Afrique de l'Est, n'avaient quitté le "berceau de l'humanité" qu'il y a 1,8 millions d'années pour commencer à se répandre dans le reste du continent... et le reste du monde. Découvrir de tels outils présents depuis 2,4 millions d'années remet donc en question cette hypothèse.
Les scientifiques n'ont pas retrouvé d'os d'hominidés sur le site d'Ain Boucherit. On ne sait donc pas avec certitude quelle espèce a pu tailler ces outils. L'Oldowayen, généralement associé à Homo Habilis, a pu également concerner d'autres rameaux de notre arbre généalogique. Pour les auteurs de la découverte, "la question la plus importante aujourd'hui est de savoir qui a fabriqué ces outils." On a cependant découvert des Australopithèques vieux de 3,3 millions d'années dans le sud du Sahara, au Tchad, à 3.000 km du Rift.
"A l'évidence, des hominidés contemporains de Lucy vagabondaient à travers le Sahara, et leurs descendants pourraient être responsables des signatures archéologiques que nous venons de découvrir en Algérie," explique le Dr Sileshi Semaw, co-auteur de l'étude.Les trouvailles sur le site algérien, technologiquement similaires à l'Oldowayen, "montrent que nos ancêtres se sont aventurés dans tous les coins d'Afrique, pas seulement en Afrique de l'Est," déclare le professeur Sahnouni. "Ces preuves venues d'Algérie ont changé les visions anciennes qui tenaient l'Afrique de l'Est pour le berceau de l'humanité. En fait, c'est l'Afrique entière qui est le berceau de l'humanité."
Pour Rick Potts, paléoanthropologue à la Smithsonian Institution (Washington), qui n'a pas non plus participé à l'étude, "il y avait probablement un corridor à travers le Sahara, avec des mouvements de population entre l'est et le nord de l'Afrique." Une autre hypothèse serait selon lui que des hominidés vivant dans deux parties différentes de l'Afrique aurait pu inventer séparément des techniques de taille d'outils en pierre...

Jean-Paul Fritz

Culture Amazigh

Yennayer, pas que du folklore

avril 26, 2026

Yennayer, pas que du folklore


Même s’il s’agit d’un patrimoine immatériel, la célébration de Yennayer se folklorise de plus en plus. Aucune dimension historique n’y est apportée.  Zoom sur le rôle de l’école.
Yennayer 2969 est le premier Nouvel An berbère que l’Algérie célébrera de manière officielle. La journée est officiellement introduite dans la liste des fêtes légales.
La loi n°18-12 du 2 juillet, modifiant et complétant la loi n°63-278 du 26 juillet 1963 fixant la liste des fêtes légales, a finalement été publiée au Journal officiel en août passé.
Amenzu n’Yennayer, marquant le premier jour de l’An amazigh, fixe Yennayer au 12 janvier de chaque année.
Aujourd’hui et demain, dans plusieurs villes du pays, les festivités battent le plein. Sans surprise, le folklore est au rendez-vous.
Un cachet qu’on veut imposer à cette fête, même si dans la tradition ancestrale liée à Yennayer, considéré comme une célébration festive par excellence, selon Azeddine Kinzi, anthropologue et enseignant-chercheur (lire l’entretien réalisé par Samir Ghezlaoui, publié par El Watan Week-end le 12 janvier 2018).
Dans le programme des festivités entamées depuis mercredi, les conférences et les débats sur l’histoire de Yennayer sont quasi-inexistants ou du moins pas vulgarisés.
L’Office national de culture et d’information (ONCI), par exemple, annonce un programme spécial enfant sous le slogan «Notre Patrimoine… Notre identité» (lire le détails des événements en page 12).
A Alger, Tipasa, Constantine, Oran, Béjaïa et Boumerdès, il va y avoir, entre autres, la pièce théâtrale Ayazit, un concert animé par Cheba Yamina et Boualem Chaker, le spectacle Hakawati avec Djamila Sandouk, des expositions artistiques et autres spectacles de chants et danses… Bref rien qui symbolise la vraie identité !.
Pas normal, selon Abderazzak Dourari, professeur en sciences du langage et traductologie et aussi directeur du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight (Cnplet) : «Le folklore, dans son sens premier, scientifique, est le patrimoine, le trésor du peuple. Et à ce titre, il n’est pas normal de dédaigner. Mais le réduire à cela n’est pas normal non plus.
Sans réécriture du récit national fondateur, intégrant cette dimension historique et anthropologique, sans citoyenneté et sans démocratie, cette officialisation risque de rester sans effet sur la société.
Nous avons noté que le discours religieux le plus convenu continue à dévaloriser ce patrimoine et nos référents nationaux historiques sans que personne ne les interpelle.» Mais il ne dresse non plus pas un tableau négatif.
Symbole
Car dans le sens de Yennayer, il y a la valeur du partage : les célébrations sous forme de festivités ne doivent être ni le seul moyen ni sous-estimées. Elles ont leur valeur car les moments de joie et de partage entre les membres d’une société autour ou à l’occasion de la célébration d’un symbole commun met en valeur ce symbole et son caractère commun, et est d’une grande importance dans la constitution et le renforcement du corps de la nation.
En fait, quand on se fait une vision plus grande de cette occasion et la façon dont elle est fêtée, on retrouve quand même qu’il existe dans les moyens audiovisuels et la presse écrite beaucoup d’interventions d’hommes de science sur cette occasion…
Cette année, le ministère de l’Éducation nationale a instruit l’ensemble des établissements scolaires à célébrer l’événement ; des directives leur ont été transmises dans ce sens. Des activités pédagogiques le matin puis d’autres culturelles et artistiques l’après-midi. Mais, à bon entendeur ! Car ce n’est pas étonnant de trouver des écoles qui refusent d’exécuter cet «ordre».
Rares sont les personnes qui viennent contredire aujourd’hui l’idée que la méconnaissance de la symbolique de Yennayer est venue de l’école elle-même, censée éduquer et promouvoir les principes de l’identité nationale et du patrimoine algérien. Abderazzak Dourari explique :
«L’école, minée par le salafisme et l’arabisme désincarné, professait l’aliénation identitaire jusque-là et la dévalorisation de soi, pour ne pas dire carrément la haine de soi et des origines amazighes notamment.» Ce n’est heureusement plus le cas, mais il en a fallu du temps et des efforts explicatifs et pédagogiques intenses.
Des personnes mues par des idéologies qui datent et sous un emballage scientifique la plupart du temps mensonger, continuent malheureusement à traiter les langues maternelles des Algériens comme des sous-produits linguistiques indignes d’intérêt !
Comment peut-on, au XXIe siècle, continuer à s’insulter soi-même et à stigmatiser les langues maternelles d’un peuple entier au profit d’une langue d’un autre peuple ?
Responsabilité
Mais M. Dourari n’incombe non plus pas toute la responsabilité à l’école. Son point de vue : «L’école, depuis quatre ans déjà, intègre dans les programmes scolaires ce concept fondamental d’algérianité et enseigne la préhistoire de notre pays, ses fêtes, ses langues…
Elle intègre l’histoire de l’Algérie pour la première fois de manière massive…elle programme des sorties comme celle de Aqlam Biladi, en tourisme dans le sud du pays pour découvrir le pays, l’immensité de son territoire autant que la diversité de ses couleurs, de son climat, de sa culture et ses langues.Yennayer est expliqué dans les classes, il est fêté.
C’est tout un programme mis en place pour faire avancer de manière plus lumineuse l’algérianité citoyenne pour l’immuniser contre les détracteurs de son identité historique et les exiguïtés mentales et idéologiques dangereuses pour l’avenir de notre nation algérienne.» Mais aujourd’hui, Yennayer est inexistant dans les livres scolaires. «C’est quoi en fait Yennayer», avons nous demandé à quelques écoliers. «On mangera du couscous», répond une élève de 5e année primaire à Alger.
Sa camarade dit ne pas savoir du tout. Un collégien par contre, sûr de lui, tente de prendre la parole devant ses camarades qui bloquent sur la question : «C’est un truc kabyle, mais je connais pas les détails.» Le «meilleur» de ce groupe arrive à prononcer le nom de Chachnak avec difficulté. Il dit être Chaoui d’origine.
Courte explication simplifiée pour les enfants : Yennayer dans la majorité des sociétés amazighes ou Nayer pour quelques-unes, a généralement deux significations : Ixef Usgwas (début du Nouvel An) et Yen Ayer (premier du mois). Ce deuxième sens renvoie au calendrier agraire berbère, fonctionnel depuis la nuit des temps dans les sociétés paysannes traditionnelles d’Afrique du Nord.
Elles se sont toujours situées dans le temps par rapport aux différentes saisons de l’année qui impactent la paysannerie et son économie, basée principalement sur l’agriculture. C’est pourquoi on parle de rites de passage d’une saison à une autre.
En effet, il est de coutume chez les différentes communautés berbères de fêter aussi le premier jour du printemps, le premier jour de l’été, etc.
Dans la tradition ancestrale liée à Yennayer, ce jour est considéré comme une célébration festive par excellence. Mais toujours floue dans leur tête.

News

Mon film est un hommage aux militants de Tamazgha

avril 26, 2026

Mohand Kacioui. Réalisateur d’un documentaire sur le Congrès mondial amazigh

«Mon film est un hommage aux militants de Tamazgha»



– Parlez-nous un peu de votre film sur le Congrès mondial amazigh…

A travers ce film, je souhaite rendre hommage aux militants de Tamazgha. Le Congrès mondial amazigh est né de la nécessité pour beaucoup de citoyens et d’associations amazighes de se doter d’une structure de coordination et de représentation à l’échelle internationale, indépendante des Etats et des organisations politiques. Le documentaire revient sur les conditions de la naissance du CMA et sur son évolution jusqu’à son premier congrès à Tafira, dans l’archipel des Canaries.

Nous sommes allés à la rencontre des acteurs qui ont participé à la création du CMA, de ceux qui l’ont quitté et de ceux qui l’ont porté durant ses 20 années d’existence. D’une part, le documentaire s’organise autour d’entretiens avec une grande partie des protagonistes qui ont participé à la naissance du CMA et à son développement. Nous avons pu avoir accès aux nombreuses archives du CMA, constituées depuis son précongrès tenu en 1995 à St-Rome-de-Dolan, en Occitanie (sud de la France). Ces enregistrements historiques sont divulgués pour la première fois.

– Comment avez-vous eu l’idée de réaliser ce documentaire ?

Comme on le constate aujourd’hui, avec l’actualité algérienne, la question amazighe reste au centre des débats. Je pense que pour avancer, il faut savoir d’où on vient, montrer tous les sacrifices des militants amazighs avant même la crise berbériste de 1949. La naissance du CMA reste, pour moi, l’un des actes fondateurs de Tamazgha. Harcelés, persécutés depuis des décennies, les militants qui travaillent à la sauvegarde et à la promotion de la civilisation amazighe ont dû affronter des Etats qui ont mis en place les moyens politiques, policiers, éducatifs et médiatiques dont ils disposent pour détruire tout lien entre les Nord-Africains et leur histoire.

Toute possibilité pour les Amazighs de se côtoyer était combattue. Tout était fait pour empêcher les Amazighs des Iles Canaries, du Rif, de l’Atlas, du Souss, de Kabylie, des Aurès, de Tunisie, de Libye ou du Sud de se rencontrer et de nouer des liens. Malgré cela, des militants de différentes régions amazighes ont cru, et croient encore, en une civilisation, une fraternité et une communauté de lutte qui dépassent ces Etats-nations qui œuvrent à imposer l’arabo-islamisme contre la vérité historique, anthropologique et la réalité actuelle de l’amazighité.

C’est pour cela que des militants ont pensé à créer une organisation transnationale qui puisse rassembler des acteurs du combat pour tamazight. Le Congrès mondial amazigh est né alors que le terrorisme islamiste frappait l’Algérie dans les années 1990, que les Touareg se rebellaient au Niger et au Mali et que la Libye et le Maroc continuaient à faire subir les humiliations les plus dures aux défenseurs de l’amazighité.

– Quelles sont vos perspectives dans le cinéma amazigh ?

Il reste tellement de choses à raconter sur tamazight et Tamazgha. Je veux faire un documentaire sur l’académie berbère, raconter cette fabuleuse histoire du drapeau berbère qui flotte aujourd’hui dans toute Tamazgha. Encore une fois, la récente actualité algérienne démontre cette présence de symboles unificateurs de Tamazgha. Raconter l’histoire du mouvement amazigh au Maroc et en Algérie. Faire parler des témoins précieux avant qu’ils ne nous quittent.

Culture Amazigh

Vive Tamazgha libre

avril 26, 2026

Vive Tamazgha libre: 

Joyeuse Tafsut Imazighen (20 Avril 2019) a tous les Amazighs du monde et aux amis du peuple Amazigh . 

Vive Tamazgha Vive Tamazight Vive Imazighen

Archives

Mouloud Mammeri : une pensée intellectuelle au service de la renaissance de la culture

avril 15, 2026

Mouloud Mammeri : une pensée intellectuelle au service de la renaissance de la culture et de la société

À l'occasion du 30ème anniversaire de la disparition de Mouloud Mammeri- ce fut un certain 26 février 1989, sur la route de Aïn Defla, de retour du Maroc où il avait donné une conférence sur l'oralité africaine-, nous proposons une lecture de trois textes du savant, homme de culture et écrivain.

Ce sont des introductions qu'il a insérées dans des ouvrages majeurs et qui constituent un condensé d'une profonde réflexion d'ordre anthropologique, historique et culturel. Il s'agit des introductions données pour Ifesra, poèmes de Si Mohand U M'hand ((100 pages), Poèmes kabyles anciens (57 pages) et Innas -yas Ccix Mohand (47 pages).

Mouloud Mammeri peut être considéré comme un cas unique dans la sphère des écrivains algériens et maghrébins de langue française. Outre une production romanesque, d'une valeur littéraire et esthétique universellement établie, avec d'autres œuvres littéraires (pièces de théâtre, nouvelles), il a prodigieusement exploré un autre territoire où se rencontrent, s'imbriquent et se fécondent, la science, dans sa pure rationalité, et la culture, dans toute son étendue.

Le domaine de l'anthropologie culturelle, que Mouloud Mammeri a investi avec une énergie et un dévouement exemplaires, a d'ailleurs joué un rôle non négligeable dans le peu d'ouvrages de fiction que l'écrivain a eu à produire; ceci, quand on le compare, par exemple, à Mohamed Dib, qui a été auteur de fiction très prolifique, mais, qui, à notre connaissance, n'a pas produit d'études, hormis un opuscule sur l'artisanat à Tlemcen. Dans ce domaine précis, qu'est l'anthropologie culturelle, Mammeri n'a pas eu un projet bien déterminé dès sa jeunesse. Il semble que l'écriture romanesque, matérialisée par le premier ouvrage, à savoir La Colline oubliée, soit mené concomitamment avec les préoccupations d'ordre ethnographique et anthropologique.

Deux points nous suggèrent un tel souci chez l'écrivain/chercheur. D'abord, les premiers écrits touchant à l'histoire de la culture berbère, et qui remontent à 1938/39 (à l'âge de 21 ans) [voir à ce propos l'article "La société berbère", dans la revue marocaine Aguedal, repris dans l'ouvrage "Culture savante, culture vécue", éditions Tala-Alger 1991). Ensuite, comme en feront la lecture et l'analyse plusieurs critiques littéraires, l'œuvre romanesque même de l'auteur constitue incontestablement une approche anthropologique de la société et de la culture amazighes.

Lors de la publication, en 1952, de La Colline oubliée, une certaine "critique", plutôt nourrie par un excès de zèle nationaliste, y a vu un roman "régionaliste", en raison du cadre général du récit, situé en Kabylie, et d'une description franche d'une société dans toute sa grandeur, sa dignité et ses revers historiques. Un contempteur des écrits de Mammeri, en l'occurrence Mohamed Cherif Sahli, ira jusqu'à affubler le roman de Mammeri de "Colline du reniement". Il est vrai que ce genre de procès dépasse de loin le cadre strict de la critique littéraire. Il exprime plutôt une hargne entretenue par l'étroitesse de l'idéologie du mouvement national, qui a fait bien d'autres victimes, au propre comme au figuré.

En s'investissant dans le domaine de l'anthropologie culturelle, Mouloud Mammeri avait des motivations bien solides, à commencer par la prise de conscience de soi, de son identité, dans un milieu où la culture natale, représentée singulièrement d'abord par la langue, était considérée non seulement comme culture "indigène", par rapport à la culture officielle imposée par la colonisation et l'école française, mais, pire, des vestiges de l' "état sauvage" dont il importait de hâter la chute. Face à la culture arabe, pourtant bien entrée en décadence, et dont il ne restait que les souvenirs doucereux des paradis perdus de Grenade et de Baghdâd, la culture berbère paraissait comme une "honteuse survivance" d'un ordre païen dont il fallait se débarrasser coûte que coûte.
Une mission historique

Dans l'ouvrage "Culture savante, culture vécue" (1), Melha Benbrahim et Rachid Bellil reviennent sur les circonstances qui ont fait de Mouloud Mammeri un chercheur, alors qu'il était promis à une belle carrière de professeur en lettres classiques et d'écrivain de fiction talentueux. Ces deux auteurs écrivent: "En abordant, dans une approche historique, ce qui a constitué le point de départ de l'effort consacré par Mammeri à la reconquête de soi, on peut aisément intégrer cette démarche dans le mouvement de quête et de revendication identitaire porté par les intellectuels algériens depuis la fin du 19e siècle. Les bouleversements socioéconomiques provoqués par l'administration coloniale, ignorant et détruisant les systèmes sociopolitiques locaux, portent la résistance vers le champ culturel et intellectuel. On assiste alors à l'éclosion d'expressions écrites avec les travaux d'instituteurs, de journalistes et d'historiens, parmi lesquels on peut citer Bensedira, Boulifa, Lechani,…etc. Repenser l'histoire et la culture algériennes en fonction de la conjoncture coloniale constituait le point fort et convergent de tous les travaux des intellectuels algériens (…) La littérature historique algérienne dans son ensemble se caractérise, depuis les années 1930, par la revendication identitaire. La dimension berbère y est évoquée dans son aspect ethnique, soit à travers le panégyrique des héros. La dimension culturelle de la berbérité était, quant à elle, éludée et évacuée au profit de l'arabo-islamisme, que mêmes les réformistes libéraux adoptèrent en termes de statut personnel, abandonnant ainsi leurs revendications assimilationnistes".

Le cadre idéologique et politique dans lequel s'est inscrit le mouvement national avait fondé le mythe de l'unicité culturelle, cultuelle et linguistique de l'Algérie, qui tranchait avec la diversité réelle de la société algérienne. Une telle attitude, qui se raidissait au point de provoquer les premières fissures dans le mouvement national (exemple de la Crise dite "berbériste" de 1949). Mouloud Mammeri subira le regard inquisiteur des partisans du monolithisme culturel. Bellil et Benbrahim soulignent que "dès sa première étude, Mammeri se voulait objectivement critique par rapport à la société berbère, ce qui va l'éloigner de la tendance à vénérer le passé. Cette tendance était-pour des raisons aisément perceptibles- le propre d'un grand nombre d'études menées à partir du nationalisme militant".

Pour porter ce regard critique, qui tendait à un exercice scientifique, Mammeri a eu recours aux instruments opératoires les plus à même de sonder les temps historiques et d'interroger le substratum culturel existant, principalement l'oralité, pour aller à la quête de soi, avec le projet et l'entreprise de reconquête du moi collectif.

Comme on pouvait l'imaginer, l'entreprise ne fut pas de tout repos. Obnubilée par les nues de l'histoire tumultueuse de l'Afrique du Nord, faite de conquêtes et de dominations, écrasée par les préjugés pesant sur les études ethnographiques coloniales, la recherche à mener dans la culture berbère avait besoin de ce regard lucide, critique et polyvalent qu'allait développer Mouloud Mammeri, non seulement pour exhumer cette culture ancestrale des abysses ténébreuses de l'histoire, mais aussi et surtout pour la réhabiliter et l'installer dans la quotidienneté la plus courante et dans la vie sociale de tous les jours. C'est à la lumière de cette vision, à la fois scientifique et pratique, que l'on doit comprendre et saisir cette philosophie de Mammeri: "Une culture n'est pas un patrimoine. Une culture n'est pas un héritage. Une culture, c'est quelque chose que l'on vit, que l'on fait vivre". Cette formule, qui correspond à l'engagement même de notre chercheur, n'est pas restée à l'état d'une profession de foi, puisque toute l'œuvre et tout le travail de Mammeri s'y abreuvaient et avaient largement nourri le mouvement d'éveil culturel qui a rendu possibles les acquis d'aujourd'hui en matière de réhabilitation de la culture amazighe. C'est la une mission historique qui échoit à des personnes d'exception, comme Mouloud Mammeri, et qui étend son entreprise sur plusieurs générations.

Salem Chaker (2) écrit à propos de l'auteur de La Colline Oubliée et Poèmes kabyles anciens: "Mammeri s'inscrit d'abord parfaitement dans la "veine culturaliste" des défenseurs du patrimoine berbère. Incarné depuis le tournant du siècle par une chaîne ininterrompue d'instituteurs et d'hommes de lettres, ce courant commence par de modestes enseignants comme Boulifa, pour atteindre son apogée avec des noms illustres, comme Jean et Taos Amrouche, Mouloud Feraoun et enfin Mammeri.

Cette tradition est constituée d’hommes et de femmes qui ont su maintenir intacts leurs racines et l’attachement à leur culture alors qu’ils avaient subi - souvent de manière brutale, voire autoritaire - à travers la scolarisation française, l’immersion dans un monde, dans une langue qui n’était pas les leurs. Et le miracle aura été que cet accident historique, au lieu d’engendrer la classique « honte de soi » des situations de domination, le reniement de ses origines, a, au contraire, provoqué une brutale prise de conscience de la valeur universelle de la culture dont on était issu. Chez tous, immédiatement, l’ensemble des instruments intellectuels et des références culturelles acquis à travers l’École française, sont devenus de formidables moyens de valorisation, de « défense et illustration de la langue et de la culture berbères".

Outre les études formalisées dans ouvrages précis ou des articles publiés dans des revues spécialisées, Mammeri a tenu à introduire certains de ses livres de recherche en anthropologie culturelle par une sorte de "prolégomènes" s'étalant sur plusieurs dizaines de pages. Cette pratique est surtout visible dans Isfera de Si Mohand (1969), Poèmes kabyles anciens (1979) et Inna-Yas Ccix Muhand (publication posthume-1990). Les introductions par lesquelles s'ouvrent ces trois ouvrages sont des creusets immenses de la quintessence de la recherche de Mammeri dans le domaine de l'anthropologie culturelle, comme elles constituent des pistes de lecture pour la pensée et de la méthodologie de l'auteur qui se sont étalées sur plus d'un demi-siècle de travail. Les prolégomènes de Mammeri, dont on tentera de faire une première lecture, peuvent, s'ils étaient juxtaposés dans une même édition, constituer un volume à part entière pouvant s'assurer sa propre cohérence et décliner une certaine unité méthodologique tendue vers la recherche de la tamusni (savoir, culture et philosophie des porteurs de l'oralité berbère).


Les prolégomènes mammériens: thèses et synthèses


Il est établi que l'introduction ou la préface (ce qui, dans la théorie linguistique moderne est nommé "paratexte") sert d'abord à défricher l'intelligibilité du texte. Avant l'entrée en matière, l'on est censé être "instruit" de l'objet de l'ouvrage, des conditions qui ont présidé à son élaboration et du contexte historique et social de la production de la matière qui nous est présentée. Sur ce plan, Mammeri a rempli sa mission d' "introducteur" de fort belle manière, introducteur de son propre travail! Outre les grands axes de la philosophie sur lesquels s'étale la matière, l'introduction de Mammeri ne s'interdit pas le souci pédagogique et didactique, bien nécessaire dans ce genre d'ouvrage de recherche. Néanmoins, les paratextes auxquels on a affaire, qui comprennent parfois une introduction, un avertissement et une présentation, dépassent largement cette fonction classique et traditionnelle qui assure au texte un "encadrement" et un balisage nécessaires à sa compréhension. Mammeri, à l'occasion de ces introductions aux trois livres cités, a écrit de véritables "traités" où il expose des thèses relatives au domaine dans lequel il intervient, à savoir l'anthropologie culturelle, comme il y a aussi présenté la synthèse et la quintessence de ses observations et du travail pratique qu'il a eu à mener pour aboutir à des résultats prodigieux, inscrits non seulement dans le registre des recherches scientifiques de notre pays, mais aussi, dans une espèce d'immersion exceptionnelle dans le corps et la mémoire de la société pour laquelle l'auteur contribue à offrir une des clefs de sa libération culturelle et identitaire.
Illa wabâadh,…illa wayedh

Le premier ouvrage d'investigation dans le domaine du patrimoine berbère et de recension quasi exhaustive de la poésie ancienne- exhaustivité entendue au sens des limites de la matière disponible au moment où l'auteur faisait ses recherche sur le terrain, chez les rapporteurs-, sera, bien entendu, Les Isefra de Si Mohand, publié chez les éditions Maspero en 1969. C'est l'œuvre maitresse du chercheur, qui a eu pour caractéristiques principales de prendre en charge, sur le plan de l'écrit et de la traduction, le plus grand poète que la mémoire collective kabyle ait retenu, de continuer un premier travail d'inventaire entamé par Mouloud Feraoun, de vulgariser et de populariser une translittération du berbère/kabyle en latin, largement adopté aujourd'hui sous le nom de tamaâmrit, et, enfin, de présenter, sous forme d'une longue introduction, soit une centaine de pages, une étude sur la poésie kabyle classique et une analyse historique et anthropologique de la société et de la culture kabyle.

Deux petites citations mises en exergue dans l'introduction de cet ouvrage nous mettent déjà dans le bain de ce qui sera une véritable étude sur le poète, son environnement et sa société. Un passage du Banquet de Platon, dialogue écrit en 385 avant J-C, illustre la première page: "Quand on entend d'autres discours de quelque autre, fût-ce un orateur consommé, personne n'y prend, pour ainsi dire, aucun intérêt; mais, quand c'est toi qu'on entend, ou qu'un autre rapporte tes discours, si médiocre que soit le rapporteur, tous, femmes, hommes, filles, jeunes garçons, nous sommes saisis et ravis" (3). Le choix de la citation est d'une judicieuse pertinence: l'allusion au grand poète-unique, ayant séduit et instruit les gens et les foules-est ici très claire, se rapportant à l'objet même de la recherche, le poète Si Mohand U M'hand, comme est aussi claire cette référence au rapporteur, puisque, déjà en son temps, Si Mohand, malgré son caractère vadrouilleur, n'a pas pu être partout physiquement pour faire entendre ses compositions poétiques. Ses paroles ont été plus rapportées que directement entendues. Et puis, Mammeri, à son tour, n'est-il pas un des rapporteurs, faisant partie d'une longue chaîne qui a commencé du vivant même du poète? "Rapporteur", sera un mot sur lequel s'attardera Mammeri dans l'autre introduction, celle ouvrant Poèmes kabyles anciens. Dans ce sens, il lui attribuera la valeur de traducteur (kabyle/français). Pour relativiser le travail de traduction- qu'il estime ne pouvoir réussir que dans les limites de "la traduction la moins infidèle possible"-, Mammeri dira de lui-même qu'il était peut-être "un rapporteur plus perverti qu'averti". Immense esprit de modestie et d'humilité de celui qui a réussi à rendre vivants, avec même une indéniable inspiration poétique, les poèmes de Si Mohand, Youcef Oukaci et bien d'autres encore.

La deuxième citation, écrite en kabyle, qui orne cette introduction est tirée d'une vieille sapience kabyle: "Illa walbaâdh, illa ulacit; illa walbaâdh, ulacit illa". Ce qui se traduit approximativement par: "Il ya quelqu'un qui existe, mais qui n'est pas là. Il a y en a un autre, qui est là, mais qui n'existe pas". C'est une sentence de la sagesse populaire et de portée universelle pour désigner les hommes dont les dits, les œuvres et les actions sont passés à la postérité et demeurent vivants après la mort de leurs auteurs; et les autres qui vivent parmi nous, mais la présence se limite à la satisfaction des besoins biologiques primaires. Si Mohand, dont le nom est familier à tous les habitants de la Kabylie depuis la fin du 19e siècle à nos jours, fait partie de la première catégorie. La poésie et l'aura de Si Mohand n'ont pas attendu la mort du poète pour habiter le cœur et l'esprit des tous les foyers de la Kabylie. Mammeri écrit à ce sujet: "Il est entré dans la légende de son vivant même; et rétrospectivement, l'on comprend bien pourquoi. Après les tragédies d'une jeunesse troublée, Mohand est devenu vite l'homme d'une vocation et, à travers elle, le symbole d'un destin collectif" (4).

La biographie de Si Mohand a servi de fil conducteur à une introduction très étoffée, rendant visibles les circonstances dramatiques qui ont façonné en quelque sorte notre poète. L'histoire de la conquête de la Kabylie, de sa soumission à un nouvel ordre de dépossession et de répression, de l'entreprise de l'adultération de ses valeurs morales, est passée en revue sous l'œil perçant de Mammeri.

Le poète et ses complaintes y sont, quelque part, les marques d'une société blessée dans son amour-propre, perturbée dans son harmonie et son ordre anciens. Visiblement, l'ordre et le désordre n'ont plus les acceptions et les valeurs qui furent les leurs. Les remises en cause, sur tous les plans, se suivent dans une espèce de déréliction humaine bien annoncée. "L'ancienne société kabyle était démocratique jusqu'à l'outrance. La tentation permanente (et souvent la réalité) de l'anarchie était tempérée par l'observance stricte des règles d'une tradition d'autant plus tyrannique qu'elle n'était ni écrite ni concrétisée dans un corps.

Cet ordre apparemment subsiste. Il y a toujours des amin, des tamen, des marabouts, des assemblée de villages (presque plus de tribu: à quoi serviraient-elles désormais?), mais tout cela a été vidé de son âme, mécanique sans objet, quoi qu'elle continue de marcher par l'effet de la vitesse acquise, et de toute façon, n'agit plus que sur des intérêts véniels. Désormais, l'initiative et la réalité du pouvoir échappent aux ancienne institutions de la république kabyle, devenue cadre vide ", constate Mammeri dans son introduction (5).

Dans une situation de déchéance aussi consommée, le poète n'est ni le porte-parole ni le porte-étendard d'une quelconque contestation qui tardera à venir après l'échec de l'insurrection de 1871; il est plutôt le témoin et la victime d'une chute aux enfers ayant affecté tout le monde. (A suivre)

A. N. M.

Renvois:

1-Culture savante, culture vécue (études de M.Mammeri:1938-1989- partie "Présentation")-Editions Tala-Alger 1991.

2-Hommes et femmes de Kabylie (Ouvrage collectif-volume 1-Article "Mammeri"-P.162)-Éditions Edisud 2001- Aix-en-Provence

3-Isefra, poèmes de Si Mohand-ou-Mhand (présentation)- Mouloud Mammeri-Éditions Maspero-1969.

4-Ibid.

5-Ibid.

Auteur
Amar Nait Messaoud

Popular Posts

Like us on Facebook

Flickr Images