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Tiferdoud sacré village le plus propre de Kabylie

juillet 31, 2018

Tiferdoud sacré village le plus propre de Kabylie

C’est le fruit de la persévérance que les habitants du village Tiferdoud, l’un des plus hauts de Tizi-Ouzou, ont récolté dimanche en décrochant le prix du village le plus propre du concours Rabah-Aïssat.
Engagé depuis deux ans dans l’écocitoyenneté, ce petit hameau de 1500 âmes, perché à 1197 mètres d’altitude dans le Djurdjura, a frôlé la victoire en 2016 en se classant dans le top 10 des villages les plus propres à ce concours organisé par l’Assemblée populaire de wilaya (APW).
Déterminés dans leur engagement à faire de leur village un symbole de propreté et à offrir aux habitants un cadre de vie agréable, les membres du comité de village sont rentrés chez eux, le 13 octobre 2016, certes bredouilles mais armés d’une volonté de se surpasser et de hisser leur village sur la plus haute marche du podium des villages les plus propres en 2017.
Les efforts engagés par les habitants de Tiferdoud pour améliorer leur environnement et s’offrir un cadre de vie plus sein, sont visibles dès l’approche du village. Les routes sont propres et aucun déchet pas même le moindre petit emballage ou mégot, n’est visible. La discipline est de mise et tout le monde s’y soumet de bon c£ur, témoignent des membres du comité de villages rencontrés sur place.
L’entrée du village au ce qui était l’ancien village, le hameau ayant connu des extensions au fil des années, est matérialisée avec un tableau électronique souhaitant la bienvenue aux visiteurs et indiquant l’altitude du village le plus haut de Kabylie (1197 m d’altitude). La route qui s’ouvre en pente raide, confirme la spécificité de ce village de montagne qui fait face au plus haut sommet du Djurdjura, Lalla Khedidja.
La première action écologique des habitants fut l’éradication d’un dépotoir sauvage qui s’amoncelait non loin du cimetière, véritable tache noire qui enlaidissait le paysage et menaçait de pollution les terres et sources du village. Des poubelles ont été ensuite installées partout et les familles se sont mises au tri, en séparant déchets biodégradables destinés au compostage, pain rassie récupéré par des éleveurs, et déchets d’emballage, destinés au recyclage.
Garder l’âme authentique du village
Le comité de village a fait le choix de préserver l’identité architecturale traditionnelle du village et de concevoir ses projets d’embellissement autour de cette structure villageoise séculaire où Tajmaat est au centre du hameau, le but étant de le transformer qualitativement tout en gardant l’âme authentique caractérisant un village de montagne, a indiqué un membre du comité de village, Mohand Salem Sadali.
Les ruelles étroites qui desservent le vieux Tiferdoud, sont ornées de bacs à fleurs, déposées et entretenues par les familles, ajoutant grâce et douceur aux murs en pierres sèches des maisons traditionnelles kabyles qui sont jalousement préservées par leurs propriétaires. Des espaces verts sont aménagées au niveau de toutes les placettes et des fresques ornent les murs de ce beau village, cernés de figuiers qui rappellent la vocation arboricole de la région.
Le chantier était colossal, Tiferdoud situé sur une crête enneigée chaque hiver, avait subi d’importants dégâts à cause notamment d’éboulements ayant causé la dégradation du réseau routier lors de la tempête de neige de 2012 qu’a connue la wilaya. Le raccordement du village au gaz naturel a fini par venir à bout des derniers tronçons de routes qui étaient épargnés par la neige, se rappelle Ouidir Hamadache, président du Comité de village.
Les lieux symboliques tels que Tajmaat, les fontaines dont Tala nwadda qui était ensevelie sous terre, le cimetière, le monument et le carré des 28 martyres du village, ont été réhabilités et font l’objet de travaux d’embellissement pour les mettre en valeur tout en veillant à sauvegarder leur authenticité et leurs fonctions, a précisé M. Sadali.
Des infrastructures modernes ont été savamment "injectées" dans le village, réalisées grâce aux cotisations des villageois et de la communauté émigrée. Il s’agit d’un centre culturel, d'une salle des fêtes, d'une aire de jeu recouverte de gazon synthétique de dernière génération, d'une piscine et d'une crèche. En plus du bien-être qu’ils procurent, ces espaces permettent de renforcer le lien social entre les villageois puisqu’il s’agit aussi de lieux de rencontre, ont-ils indiqué.
Cette dynamique est salutaire à plusieurs égards, a souligné M. Sadali car, a-t-il ajouté, les réalisations concrétisées quasiment avec les seules ressources financières du village, en plus d’améliorer l’aspect général du village, feront de Tiferdoud un village agréable à vivre disposant d’infrastructures de base qui contribueront à l’épanouissement culturel, social et sportif des villageois, a-t-il observé.

APS

histoire amazigh

Taghenja la fiancée de la pluie aux pays des berbères

juillet 30, 2018

 Taghenja la fiancée de la pluie aux pays des berbères

 Une légende, Taghenja, la fiancée de la pluie, réunit aujourd'hui tous les berbères du monde : trente-deux millions de personnes vivant au Maroc, en Algérie, en Libye, au Mali... d'autres, à Paris, New York, Montréal... Ce livre, le premier entièrement illustré et raconté par une artiste berbère, met en scène, à travers cette légende transmise oralement depuis le fond des temps, un peuple qui a réussi à préserver son intégrité culturelle par-delà les millénaires et les assauts d'une histoire souvent hostile.



Culture Amazigh

Tislit-n-Unzar

juillet 30, 2018

 La Fiancée de la Pluie (Tislit-n-Unzar)

Il y a longtemps, très longtemps, à l’époque où la Terre rejoignait encore par endroits le ciel, les pluies vinrent à manquer cruellement pendant une longue période, ce qui provoqua une terrible sécheresse dans l’immense pays de Tamazgha.
Quand parfois il se mettait soudain à pleuvoir, c’était un tel fracas de tonnerres, suivi d’un déluge monstrueux qui s’abattait sur les montagnes et les plaines, détruisant les villages, inondant les champs et ravageant tout ce que les paysans avaient réussi à faire pousser pour leur subsistance.
Après ces brusques inondations qui détruisaient des régions entières du pays, il arrivait fréquemment qu’une chaleur implacable, interminable vint à consumer ce que l’on avait pu préserver. Et le pays s’enfonçait dans la désolation, les Hommes, les animaux et les plantes dépérissaient et mourraient de chaleur ou de froid, de famines et de soif.
Les plus anciens, quand ils se mettaient à en parler, se souvenaient avec beaucoup de nostalgie qu’il n’en fut pas toujours ainsi : lorsqu’ils étaient petits leurs parents leur disaient qu’il faisait continuellement un temps merveilleux, les saisons étaient ordonnées et clémentes; en automne, les nuages couvraient le ciel et il pleuvait abondamment, suffisamment pour remplir les ruisseaux et les rivières, pour arroser les plaines et les champs, puis l’hiver n’était jamais ni trop long ni trop rigoureux, il neigeait sur les sommets et les versants des montagnes jusqu’à ce que le printemps, comme par un miracle régulier, vint reverdir tout le pays et les arbres abondaient de fruits, les prés de hautes herbes et de fleurs de toutes les couleurs, le soleil rayonnait chaleureusement dans un ciel limpide, inondant toutes les créatures de joie et de bonheur. L’été arrivait ensuite, avec son cortège de lumière et de saveurs, resplendissant et fécond, saison des moissons et de joyeuses célébrations!

Africa, la déesse de la terre et de la fertilité, était généreuse, et Anzar, le dieu des pluies et des saisons, bienveillant et sage!

Mais que s’était-il donc passé pour qu’Anzar, le dieu de la pluie, devint ombrageux et si capricieux ? On aurait dit qu’il n’en faisait qu’à sa tête, qu’il ne savait plus ce qu’il faisait... Certains avaient avancé l’idée qu’il était bien malade, sans doute trop vieux, peut-être même mort ? Serait-il devenu jaloux, puisque son peuple, les Imazighen, s’était détourné de lui et s’adonnait à ces étranges divinités orientales, les Ishtar, les Baal, que les Phéniciens avaient ramené avec eux ? D’autres avaient prédit la fin des temps. Les plus critiques avaient commencé à accuser toute la communauté, prétendant que l’on était devenus ingrats, trop avides, gaspilleurs et insensés, car l’on faisait du tort à la nature, en déboisant et en allumant des feux pour fertiliser les champs, en détournant les cours des rivières, et que là- haut, dans le ciel, Anzar était bien mécontent de tout cela !
Personne ne pouvait savoir ce qui allait advenir des Hommes ni de la Terre, jusqu’au jour où un fameux «Agourram», un druide très réputé du Sud du Maroc, décida d’élucider le mystère.

 «Ca ne peut plus durer ainsi!» déclara-t-il un jour en assemblée plénière, devant ses confrères savants réunis en congrès exceptionnel à Tetawine, tout là-bas au nord du pays où des sources sacrées servaient de lieu de réunion aux prêtres.

«Le peuple souffre de la disette et le bétail dépérit ! Nos forêts disparaissent et le désert avance d’année en année, envahissant nos terres et nos villages ! Et nos fleuves sont devenus des fossés secs et caillouteux, sans le moindre poisson, sans le moindre vol de canards ni de hérons ! Si ça continue comme ça, tout disparaîtra dans dix ans !»

« Mais Ô Agourram très estimé, que veux-tu qu’on y fasse ? C’est la Nature, et on n’y peut rien ! On a multiplié les prières et les processions, on a aménagé les réservoirs, planté des arbres à la lisière du désert, élargi les cours des rivières, rien n’y fait ! On est si peu de choses face aux cataclysmes naturels !»

« Oui, on n’y peut rien !», renchérit un autre druide.

«Je préconise qu’on abandonne nos terres et qu’on nomadise, c’est la seule manière de survivre face à cette nature changeante ! Personne ne peut changer Anzar d’opinion, tu le sais bien, Agourram, il nous faut nous adapter à ses humeurs».

« Eh, bien ! Moi j’irai lui parler, à ce dieu de la pluie, et je saurai de quoi il s’agit ! Il reste encore des «Routes du Ciel» ouvertes, n’est-ce pas ? Avez-vous oublié que les Anciens en parlaient ? Les savants de Titlan-Tite en avaient, dit-on, tracé des cartes précises et je connais un de nos confrères qui en possède une, authentique ! J’irais le voir dès demain !»

Certains druides présents dans l’assemblée eurent envie d’en rire, mais pour ne pas contrarier leur collègue, ils estimèrent plus sage de ne pas le vexer, de ne rien dire. Comme la proposition semblait bizarre et inattendue, même pour des druides habitués aux mystères de l’univers, on hocha simplement de la tête, puis les délibérations se poursuivirent de manière plus rationnelle, pour prendre des décisions concrètes et immédiates, car la situation ne permettait plus de divagations ni d’hypothèses improbables à vérifier. On laissa donc le druide vaticiner [prédire l’avenir, prophétiser, NDLR], puisque c’était son rôle et que ces druides du Sud sont réputés, n’est-ce pas, d’être extravagants, et on prit des mesures draconiennes: constructions de greniers collectifs, retour au nomadisme et aux transhumances, adaptation au milieu ou exil, s’il le fallait, etc.

Mais l’Agourram était têtu et réfractaire à toute forme d’adaptation forcée par les circonstances et le soir même il ne participa pas au banquet de clôture du congrès, non par dépit mais parce qu’il avait pris une décision ferme: tenter l’impossible pour changer la destinée de sa patrie; il prépara donc ses affaires pour partir en voyage, de la nourriture pour la route et des vêtements chauds, des couvertures, car là où il allait il faisait très froid.

Son mulet harnaché et chargé, il partit très tôt le lendemain matin, alors qu’il faisait encore nuit et que la lune éclairait de toute sa splendeur laiteuse le ciel étoilé.

Il se dirigea résolument vers le Sud, vers les plus hautes montagnes de toute Tamazgha, là où les sommets se perdent continuellement dans les nuages des hautes sphères. Bien avant d’y arriver, il s’arrêta à la ville d’Amerrukash où il se reposa chez Anejjam, l’un de ses confrères. Ils s’échangèrent des politesses, puis des nouvelles, des recettes de potions et de médicaments, puis parlèrent tout naturellement du Congrès des Druides et de la situation du pays.

« Et donc tu espères, malgré la désapprobation des sommités intellectuelles et spirituelles du pays, entreprendre un voyage pour rencontrer Anzar, le dieu de la pluie, et lui parler ? Mais pourquoi devrait-il changer d’avis ? Les habitants de ce pays méritent ce qui leur arrive, car ils ont perdu tout contact avec le Ciel et ont oublié les traditions et les secrets des Ancêtres. »

« Oui, Anejjam, tu as raison; les savoirs des origines se perdent peu à peu et on respecte de moins en moins la Nature, je te le concède. Mais est-ce une raison de ne plus espérer un avenir meilleur, de ne plus essayer de sauver la vie ? »

« Tu sais mon avis là-dessus, mon ami. La Nature est le maître suprême ; on doit obéir à ses lois et nous conformer à sa volonté. On ne peut rien changer ni à son rythme, ni à ses imperfections et on ne peut que se soumettre à ses caprices. Elle a créé toutes choses comme elle veut et elle sait mieux que nous ce qui est bon ou non pour la vie. Prétendre se mêler de ses affaires, c’est une folle prétention, un orgueil démesuré et ne peut qu’engendrer la destruction de l’harmonie du monde. »

« Anejjam, mon ami », reprit Agourram d’un ton calme et résigné. « C’est vrai que nous sommes les enfants de la Nature, au même titre que les plantes, les animaux et toute parcelle visible ou non de la création. Mais est-ce une raison valable de subir les caprices du temps, de souffrir de toutes sortes de calamités, sans essayer de nous protéger et d’améliorer notre sort ? Je n’ai jamais prétendu changer le cours de la vie, mais je ne crois pas en la fatalité du destin; je ne suis ni un orgueilleux ni un insensé, seulement j’essaye de rendre la vie des nôtres un peu plus supportable et plus facile ! N’est-ce pas là notre rôle de guides de la nation amazighe toute entière ? »

« Agourram, tu es un sage et un idéaliste et tu sais ce que tu fais; pour ma part, je respecte tes rêves, je te trouve audacieux et généreux et je ne désire pas te décourager dans tes espérances. Comme tu sembles y croire encore tellement, je vais te montrer la carte de la Septième Porte du Ciel que j’ai héritée de mes arrières-grands-parents. Je l’ai souvent étudiée, mais je dois t’avouer que je n’ai jamais cru en sa véracité. Permets-moi également de te dire que même si elle est authentique, et admettons que tu réussisses dans ton entreprise, tu ne feras que retarder l’affreuse échéance qui nous attend tous: la désagrégation de notre peuple et de notre pays à cause de la négligence et de l’oubli des origines. Les gens sont bien ingrats et chacun ne recherche plus que son propre profit, vois-tu, et par conséquent ils ne méritent pas tes efforts.»

« Je te suis reconnaissant, Anejjam; disons que si je ne le fais pas pour nos contemporains, je le fais pour les générations futures, en espérant qu’elles se ressaisiront, je le fais aussi pour l’amour de notre terre qui a tant donné et tant souffert, pour les plantes et pour les animaux que tu aimes autant que moi et qui sont innocents de tout ce qui nous arrive. »

Et le druide d’Amerrukash sortit d’une jarre un rouleau en peau de chevreau qu’il déploya et qui représentait la carte du Chemin du ciel. A l’aide d’un bâton de craie, il traça sur le sol le dessin qu’il recopiait scrupuleusement, en récitant lentement l’itinéraire que l’Agourram devait suivre: «... Au niveau de la cime la plus haute du mont At-boukal, par le versant nord, tu verras en face de toi un promontoire rocheux enveloppé de brumes; lorsqu’au petit matin tu verras Amanar, l’Etoile du Nord, étinceler vivement pour annoncer son départ, une brèche se dégagera dans le mur de nuages où tu seras enveloppé; là tu avanceras hardiment, car cette ouverture ne restera accessible que quelques instants, le temps que les rayons du Soleil commencent à poindre à l’Est.

Quand tu seras engagé dans cette porte du ciel, tu te rendras compte par toi même que tu es entré dans le Domaine du dieu Anzar; lorsque tu verras comme une cité de glace et de cristal, n’aie surtout aucune crainte, il est, dit-on, pacifique et apprécie les visiteurs courtois. Voilà tout ce que je peux te dire, cher ami.»

Agourram était pensif et fort intéressé par le discours d’Anejjam pendant que la lumière de la lampe d’huile éclairait tendrement les murs et le plafond de la pièce de reflets orangés dansants et, de temps en temps, il devait écarter sa tête et tout son buste pour mieux voir le dessin reproduit sur le sol, en refaisant à l’aide d’une pointe de roseau le chemin qu’il devait suivre, seul. Il récitait, en se frottant le menton, à voix haute les étapes pour mieux les retenir et Anejjam confirmait à chaque fois en hochant de la tête par des «oui, oui ...» approbateurs, rajoutait encore des éclaircissements qu’il se rappelait, des conseils qu’il jugeait utiles.

Ainsi informé, dès le lendemain, l’Agourram se leva de bonne heure, se prépara, se recueillit un moment dans la cour de la maison sous le ciel étoilé et après avoir copieusement déjeuné en compagnie de son ami, il prit congé, promit de revenir le voir avec de bonnes nouvelles sur le chemin du retour, puis il partit tout joyeux, en jouant de sa flûte, vers les hauts sommets.

Petit à petit, il quitta toute trace de présence humaine et s’était aventuré sur des pentes escarpées, dans un paysage gris et rocailleux où d’énormes rochers et des monceaux de neige poudreuse lui barraient le passage.

A maintes reprises, son mulet s’arrêtait, ne pouvant plus avancer, car le chemin devenait étroit et de plus en plus glissant. L’Agourram mit pied à terre, prit le mulet par les rênes et le mit à l’abri sous une vaste dalle de basalte à un endroit où le parterre était recouvert d’herbes vertes, fraîches et tendres.

«Te voilà ici mieux qu’à la maison, vieux compagnon ! Attends-moi sagement, et surtout ne redescends pas !».

Il caressa sa monture, la déchargea de son fardeau et après avoir pris l’essentiel, il poursuivit tout l’après- midi son ascension vers la plus haute cime qui paraissait tellement proche, mais qui s’éloignait au fur et à mesure qu’il lui semblait l’atteindre. A chaque fois ses pieds dérapaient sur un tapis roulant de cailloux et de pierres glissantes. Par moments, il était surpris lorsque soudain, dans le silence, un mouflon énorme sautait d’un rocher à un autre, puis disparaissait vers une destination inconnue.

Il manquait d’air et s’arrêtait fréquemment pour se reposer et reprendre son souffle; de rares touffes d’herbes poussaient ça et là et il restait de longs moments à les observer pour en recueillir quelques feuilles, des pétales ou des graines qu’il récoltait; il y avait là, à ses pieds, des plantes très recherchées qu’il connaissait et d’autres dont il avait entendu parler mais qu’il n’avait jamais vues auparavant, pensant qu’elles n’existaient plus.

«Que de trésors ! Que de merveilles !» s’extasiait-il à chaque fois qu’il repérait quelque arbuste nouveau; il mâchouillait une brindille pour en savoir la saveur, humait les fleurs pour en distinguer les senteurs, comme tant de plaisirs et de découvertes dont il aurait aimé jouir longuement, si ce n’était les parois rocheuses qu’il lui fallait encore grimper, parfois au-dessus du vide, de plus en plus haut, jusqu’à en perdre complètement de vue les hautes plaines qu’il laissait derrière lui. Absolument seul, il était complètement isolé dans cet immense espace blanc et sauvage qui l’étourdissait et l’aspirait davantage, à chaque pas qu’il faisait. Il lui sembla presque atteindre le ciel, à en palper la voûte inconsistante et laiteuse. L’arête ultime était là, devant lui, et une rampe rocheuse y menait, comme un bras tendu vers le firmament.

Un vent glacial tournoyait par-dessus les crêtes, soufflant de toutes parts, s’amusant à répandre la neige poudreuse en tous sens, comme s’il était agité par une kyrielle de génies espiègles et mugissants. Comme il faisait déjà nuit, il se mit sous des rochers de granit et bien à l’abri du froid et des rafales du vent, il alluma un feu et se restaura de figues sèches et d’épinards sauvages, en contemplant le ciel merveilleusement étoilé, traversé sur toute sa longueur par une traînée de poudre d’or et d’argent, le fameux «Assif n- akfay», le Fleuve de lait. Là-haut, les astres formaient une myriade de constellations et étincelaient de toute leur splendeur.

«Comme l’infini est tellement plus beau vu de près !» s’émerveillait-il devant la beauté de la nuit. Et dans cette symphonie silencieuse et lumineuse, chaque étoile, chaque planète semblait pulser d’une brillance et d’un chant qui lui était particulier, des jaunes pâles étincelants, des bleus luminescents puis évanescents, des orangés flamboyants, des blancs scintillants, des pourpres incandescents et profonds parvenaient jusqu’à lui, dans son antre de fortune, comme une mélodie infinie et secrète des dieux. Il était complètement subjugué par la contemplation du ciel et essayait d’en déchiffrer le langage, de reconnaître chaque repère, de se rappeler les noms des constellations, de trouver l’emplacement de chaque planète et de chaque étoile dans cette trame immense, mouvante et pourtant si bien ordonnée !

Il était tout à la fois enchanté et désemparé face à cette merveille éternelle, écrasé par la profondeur vertigineuse de ce gouffre suspendu au-dessus de son pauvre être, et en même temps délicieusement traversé par le souffle majestueux et paisible de l’infini.

«Assurément, je suis aux portes du Domaine des dieux et des esprits !» pensa-t-il, au comble de l’extase et de la frayeur. Il avait facilement reconnu Amanar, l’Etoile du Nord, à sa lumière d’or pâle si tendre; elle semblait se distinguer singulièrement dans ce concert harmonieux, étincelante comme un joyau de feu, comme une danseuse féerique qui lui adressait un regard rassurant, des clins d’œil complices et elle semblait lui dire qu’elle veillait sur lui, qu’il était arrivé à destination. Il lui adressa à son tour des louanges, lui dit comme à une femme bien aimée combien elle était belle et rayonnante et la pria de lui être favorable. Il était aux rives de cet océan stellaire qui lui contait la genèse du monde et l’épopée des dieux comme penché sur un livre au savoir incommensurable, en compagnie des héros légendaires, détenteurs de la connaissance universelle et de la puissance infinie, qu’il admirait tant et pour lesquelles il avait voué toute son existence pour que ses semblables puissent vivre libres et heureux !

Il pensait à son village, aux siens qui souffraient de la sécheresse et de la soif, de la misère grandissante, mais aussi, et encore plus insidieux que toutes ces calamités, il entrevoyait le spectre hideux de l’ignorance qui ne cessait de déployer son voile sur les consciences, comme une chape ténébreuse et étouffante qui se propageait, s’épaississait de génération en génération; la résignation face au destin éteignait toute étincelle de vie et d’enthousiasme dans les esprits, effaçant inexorablement tout lien qui menait à la Source où les Anciens puisaient la sagesse et la force qui leur permettaient de vivre en bonne entente et harmonie avec l’univers.

Il savait que toute cette architecture parfaite, construite de mots, de mémoire, de perceptions, de chants et de légendes était en train de s’écrouler, que des pans entiers de cet escalier impalpable qui mène vers les étoiles mères étaient sur le point de s’effondrer et qu’il ne pouvait rien faire pour éviter cette destinée tragique.

«D’autres temps encore plus obscurs viendront, où notre Etoile pâlira, quand le souvenir qui mène vers la Porte du ciel aura disparu; alors nous serons abandonnés à notre sort par les divinités du firmament qui veillent sur nous... Mais toi, n’oublie pas que chaque lettre, que chaque point de l’écriture que nous avons trouvée, représente une étoile qui te racontera ton histoire si tu sais l’écouter, et la plus belle, Argaz la bleue, l’Homme debout et libre, marche là-bas, dans la constellation de la Croix du Sud, la tête relevée et fière...»

Il se remémorait des bribes du discours mystérieux que lui tenait son grand-père, qui savait encore façonner en des bijoux d’argent et des motifs tissés sur des tapis ou peints sur les poteries les plus banales, toutes les constellations du ciel où il voyait déjà le déclin de sa civilisation.

Il lui racontait que ses ancêtres avaient pénétré jusqu’en Egypte, quand un immense cataclysme avait remué Amda, le Grand Océan, engloutissant la Terre maternelle dont son peuple était originaire. Titlan-Tite avait tragiquement disparu sous les flots et avec elle toute la connaissance originelle et les mystères des Dieux. Ce sont ces Précédents, rescapés du grand Tourbillon qui avaient montré aux géomètres des pharaons comment bâtir des temples et des pyramides en parfaite conformité avec l’architecture du ciel, car ils savaient que les âmes demeurent éternelles et rejoignent par des accès lumineux et précis le Domaine des Dieux...

Tout cela était confus dans son esprit et il se sentit misérable, insignifiant sous l’étendue et la profondeur du ciel, incapable d’en déchiffrer les calculs, les rapports et les énigmes, tant de données désormais irrémédiablement perdues à tout jamais. Le peu qu’il avait pu en préserver, il se promettait de le transcrire sur des peaux, des stèles ou dans des poèmes qu’il transmettra à ceux qui viendront après lui.

Stèle se trouvant au musée du Bardo à Tunis.

Inscription bilingue punique-berbère, dédicace à Massinissa, datée de 138 avant J.C.

Il scrutait, tout en méditant ainsi sur la fragilité des savoirs et de la mémoire, l’Etoile Thuban, le seul repère tangible dans ce grand Livre éternel. Elle était grosse comme son poing, presque à portée de sa main, comme une lampe éclairant le Petit Chariot que guidait le dieu Anzar.

A un moment elle semblait devenir plus claire et sa lumière dorée devint d’un jaune pâle intense, puis opalescente. Il se ressaisit de sa rêverie, se redressa, puis sortit au grand air de la cavité qui lui servait d’abri. A ses pieds, l’océan tumultueux de nuages sombres et laiteux s’étendait à perte de vue et lui était là, sur ce promontoire rocheux comme sur une île perdue, naufragé entre l’abîme du ciel et le gouffre de la terre, espérant quelque événement miraculeux survenant de l’infini.

A un moment une vague écumante de nuages épais se dressa soudain devant lui et se découpa en deux colonnes de vapeur qui semblaient soutenir le ciel. Et au milieu il y avait comme un sentier lumineux vers lequel il courut sans plus réfléchir, harcelé par les rafales du vent, en criant : « Ca y est ! La voie est ouverte ! La Voie est ouverte ! ».

Il s’engouffra dans l’épais manteau de nuée duveteuse sans voir où il posait ses pieds, sans savoir où il allait, de peur de manquer cet instant rare et éphémère. Il lui sembla marcher sur un tapis de plumes blanches et douces, traverser des tentures de neige tendre et lumineuse et peu à peu il se trouva face un vaste espace ouvert où se dressaient des dômes de cristal, des colonnes translucides et aussi lisses que la glace, avec une clarté tendre et dorée qui se diffusait de partout et de nulle part, du sol poli et étincelant comme un miroir, du plafond tellement élevé qu’il se confondait avec le ciel.

Il était abasourdi par tant de douceur et de splendeur, avançait timidement, lentement, en se répétant à voix basse : « Je suis dans le Domaine des dieux... Je suis dans le Domaine des dieux... Suis-je déjà mort ou encore vivant ? ».

Il était suspendu entre le rêve et la réalité, un pauvre mortel, étranger, perdu et errant dans une dimension fantastique où régnaient un calme souverain, une lumière douce et diffuse. Par intermittences se propageaient des hauteurs des tours de cristal comme des notes d’une musique fine et élevée qui se perdaient au loin, se diluaient dans l’air léger et brumeux. Deux êtres gracieux, surgis de derrière une cascade de glace lui apparurent à ce moment-là. Deux êtres gracieux, surgis de derrière une cascade de glace lui apparurent à ce moment-là. Ils ressemblaient à des enfants humains, plutôt des adolescents, quoique leur peau était diaphane, presque transparente. Ils étaient vêtus de tuniques brillantes et légères comme du satin neuf et leurs pieds nus et menus semblaient à peine effleurer le sol où leurs pas se reflétaient. Sans un mot ils se dirigèrent vers lui et en souriant, chacun d’eux lui prit une main et le guidèrent amicalement vers un dôme de cristal.

« Oh! La! La! » lui dit l’un des deux gamins en porcelaine. Vous tombez vraiment mal, Anzar notre aîné est d’humeur massacrante ! »

« Oh! La! La! » s’écria l’autre bambin de verre. Vous arrivez au moment propice, Anzar, notre frère a besoin d’aide ! Venez ! Venez vite ! C’est... Le Ciel qui vous envoie ! »

Et ils l’entraînèrent, en riant, à l’intérieur de l’édifice circulaire où une multitude d’autres êtres qui leur ressemblaient étaient réunis comme un essaim de lucioles autour d’une fontaine colossale d’où se déversaient des torrents d’eau de toutes les couleurs et, au milieu de toute cette féerie, un géant, aussi pâle et aussi lumineux que ces petits êtres de lumière, était assis sur un trône de diamant.

L’Agourram était époustouflé par la majesté du colosse qui le regardait d’un air soucieux et mélancolique. Il ne savait ni quoi dire ni comment agir, esquisser une révérence de politesse, baisser la tête en signe de respect et d’humilité, ou relever le front d’une manière franche et fière et soutenir le terrible regard de ce visage éclatant de lumière ? Il demeura pétrifié tandis qu’un grand silence régnait dans la salle où l’on n’entendait plus que le bruit cristallin de l’eau et ces notes de musique aiguës qui s’élevaient régulièrement par dessus la fontaine-trône, à chaque fois que les couleurs changeaient.

« Te voilà enfin, toi ! » tonna Anzar d’une voix vibrante de chagrin, à l’intention de l’Agourram. Cela fait très longtemps que j’attends un messager de ton peuple et quand bien même je n’ai aucune notion de votre temps, mortel, cette attente m’a paru durer une éternité ! »

« Je suis à votre service, Majesté, Sire... » C’est tout ce que l’Agourram avait trouvé à dire, car il lui semblait évident qu’il s’adressait à quelque extraordinaire monarque et que cette formule, quoique plate et convenue, était la plus appropriée à la situation.

« Voilà le problème: le Maître des Mondes, l’Etre suprême en d’autres termes, qui veut se consacrer uniquement à l’expansion de l’Univers et à l’astro-culture, son grand Œuvre à ce qu’il dit, m’a assigné la tâche modeste et ingrate d’entretenir avec cette bande de fainéants le cycle des saisons et de contrôler les débits des eaux nécessaires à toute vie sur votre Terre. C’est comme tu vois une charge astreignante que je puis accomplir sans faillir, mais vois-tu, je suis, hélas, affreusement seul et j’ai besoin d’une épouse qui m’apporte ce dont j’ai cruellement besoin ici: de la poésie et de l’art, une sensibilité et une fraîcheur que je ne connais pas et sans lesquelles je ne pourrais travailler avec plaisir et enthousiasme ! »

"En un mot, Frère Anzar s’ennuie et se meurt d’amour... ! » lança un éphèbe aux bouclettes argentées, un sourire moqueur aux lèvres.

« Silence, Badad! Coquin! Oui, très estimé Agourram, je suis une de vos divinités tutélaires mais je n’en possède pas moins un cœur sentimental, et je désire une femme qui m’apporte tout ce que je t’ai dit: de la chaleur et un peu de l’exubérance humaine! Africa, ma sœur germaine, qui a reçu en charge le ministère de la fécondité des espèces et la fertilité de la terre est très mécontente contre moi; elle prétend, cette mégère, que je m’acquitte mal de mon devoir; elle m’accuse d’être trop brouillon, des fois avare et d’autres trop dépensier en liquidités, ce qui fait que c’est n’importe quoi en bas et qu’il n’y a plus de saison! Est-ce bien vrai, tout cela ? Vas-y, parle franchement ! »

Et le dieu Anzar, de son regard phosphorescent et courroucé incitait le pauvre Agourram à dire ce pourquoi justement il était venu jusque dans ce monde étrange qui le dépassait et où il avait subitement perdu toute sa vaillance et son assurance terrestres.

« Heu... Votre majesté... » se hasarda-t-il à bredouiller malgré tout. Et sa voix fluette se répercuta en un écho désagréable dans la vaste salle de cristal où tous les êtres retenaient leur souffle, attendant ce qu’il allait dire. « Nous avons remarqué, il est bien vrai, quelques dérèglements climatiques récurrents qui provoquent quelques fois des périodes de canicules et de sécheresses, suivies par des précipitations excessives et des inondations imprévisibles. Je viens justement réclamer votre clémence de la part des miens et de tous les êtres vivants sur Terre.»

Il était soulagé d’avoir pu dire tout cela d’un trait ; pourtant son pauvre cœur battait la chamade dans l’expectative d’une saute d’humeur du dieu Anzar.

« Je vois ! Je vois ! Plus on vous en donne plus vous en réclamez ! Et dire que je me suis assagi depuis le temps où je fus débutant dans le métier, lorsque je déclenchais des glaciations sur la moitié de la planète! J’ai commis une seule erreur! Je le reconnais ! Africa n’arrive toujours pas à me le pardonner et c’est pour cela qu’elle m’en veut ! En voulant assécher les marécages du Sahara où elle désirait concevoir le plus beau jardin de la Terre, je l’avais complètement déshydraté ! Mais voilà, j’estime avoir assez payé Pour mon erreur et maintenant j’en ai assez de la solitude ! Si vous voulez que je vous sois plus favorable, accordez-moi donc vous aussi une faveur... »

« Anzar est amoureux ! Anzar est amoureux !» chantèrent en chœur une ribambelle de chérubins en s’esclaffant, alors que le dieu Anzar semblait plus abattu sur son trône de diamant, fixant désespérément l’Agourram qui se ratatinait devant lui.

« Ecoute, Agourram; oui, je suis amoureux d’une jeune fille des Sanhaja, qui vivent dans le Haut Atlas. Elle a un prénom prédestiné: elle s’appelle Tanite, l’Ange !

Ma sœur Africa m’en a parlé et je l’ai souvent vue, déguisé en aigle, à son insu ! Elle est tellement belle et si gaie ! J’aime le son merveilleux de sa voix quand elle chante, son rire et ses robes de toutes les couleurs ! Elle aussi m’aime et les poèmes qu’elle compose pour m’évoquer sont si merveilleux et si touchants ! Aussi je te demande tout simplement d’aller voir ses parents, son peuple, et de leur demander sa main pour moi ! J’accepte d’avance leurs conditions. Le ferais-tu ? »

« Oui, Monseigneur, je ferai selon vos désirs.» répondit l’Agourram, satisfait de l’offre que lui soumettait Anzar.

Le jour même il quitta le royaume du Dieu de la pluie, pressé de retrouver le village de la fille en question et de conclure cette affaire qui, somme toute, prenait une bonne tournure et semblait tout à fait honnête. La descente de la montagne fut plus facile et plus rapide que son ascension car le dieu Anzar avait retenu les rafales de vent et aplani la neige, traçant des sentiers faciles à suivre. En peu de temps notre homme arriva à la grotte où il avait laissé son mulet et il l’y trouva frais et reposé, se délectant avec quiétude et nonchalance des touffes d’herbe de la prairie. Il se mit aussitôt en route vers Amerukash, tout excité de raconter cette aventure extraordinaire à son ami Anejjam, le druide. Il se sentait investi d’une mission exceptionnelle de la plus haute importance, une sorte d’ambassadeur des Dieux auprès des Humains, aussi ne s’attarda-t-il pas en route à observer et à récolter les plantes. En fin de journée il arriva à la maison de son ami et lui relata toute l’affaire.

« C’est fabuleux ! » s’exclama le druide en se tenant la tête. « Donc tout cela est bien vrai ! La Route des Etoiles, la Porte du Ciel, ce ne sont pas des fables ! Et dire que je n’y croyais pas, je te prenais pour un fou ! »

« Non, l’ami, toutes les indications que tu m’avais données sont vraies et il nous faut maintenant nous atteler à notre tâche, accomplir cette mission. Connais-tu le village dont il est question ? »

«Oui ! Amez-miz n’est pas loin d’ici. Si nous partons demain matin, nous y serons le soir même. J’ai hâte de voir Tanite et de rencontrer ses parents !»

Et ils préparèrent, fébriles, leur voyage pour le lendemain, bavardant longtemps en soirée, puis, fatigué par une journée aussi mouvementée, l’Agourram s’endormit à la belle étoile dans la cour de la maison.

Le lendemain, ils se levèrent tôt, à l’heure du chant du coq, traversèrent la ville encore endormie et se dirigèrent vers les plaines des hauteurs, là où les Senhaja, tribu semi-sédentaire, se déplaçaient avec leurs immenses troupeaux en quête de pâturages. Ils traversèrent des prairies fleuries, des forêts sombres et fraîches de chênes et de cèdres, des torrents à l’eau joyeuse et limpide où abondaient les poissons d’eau douce. En fin de journée, ils aperçurent au loin, nichée à mi-colline, Amez-miz dont les murs bruns et ocres se confondaient parfaitement avec les amas de pierres rouges colossales et les parois rocheuses dressées vers le ciel comme un bouclier de bronze.
   

Ils se dirigèrent aussitôt vers la place du village et demandèrent au premier homme qui leur souhaita la bienvenue où se trouvait la maison de l’Ancien. Il les conduisit de bon cœur en marchant devant eux par quelques ruelles puis leur montra une maison en pisé, dont les murs et la porte principale étaient décorés de peintures vives.

« C’est là la maison d’Assarou et sa famille. C’est lui, l’Ancien de la tribu.»

Ils le remercièrent et frappèrent à la lourde porte carrée. Un jeune homme vint leur ouvrir puis, s’étant enquis de ce qu’ils désiraient, il rentra en appelant son père: « Ibba ! Wa ibba !»

Des gosses curieux et criards accoururent, regardèrent ébahis les visiteurs, puis, profitant de l’ouverture de la porte, ils sortirent gambader devant la maison, tout en observant les étrangers et leurs belles montures.

Un vieillard apparut alors à l’embrasure de la porte, houspilla les gamins qui se calmèrent, puis accueillit les deux hommes avec cordialité, comme s’il les connaissait de longue date. Il ne témoigna d’aucune surprise ni aucune méfiance à leur égard, demanda au jeune homme de se charger du mulet et de la jument puis les invita à entrer dans une salle au mobilier austère mais à l’atmosphère paisible et accueillante.

« Soyez les bienvenus dans votre maison. Nous sommes honorés par votre visite et sommes à votre service ».

Ils continuèrent ainsi à s’échanger des politesses entrecoupées de silences quand une jeune fille portant deux longues tresses qui lui tombaient sur les reins entra dans la pièce, aérienne et souriante, pour déposer une petite table chargée d’un pot de petit lait, de fromage, de figues sèches et de pain.

«C’est elle! Tanite! C’est extraordinaire! Ca ne peut être qu’elle!» pensa aussitôt l’Agourram. Pendant qu’il la regardait discrètement disposer le plateau devant eux puis repartir, l’Ancien continuait à parler avec Anejjam le druide de la pluie et du beau temps, des pâturages et des réservoirs d’eau. L’Agourram se ressaisit de son étonnement et sans rien dire il fit semblant de s’intéresser à la conversation.

«Les temps ne sont plus cléments avec nous, disait l’Ancien ; depuis trois ans, nous n’avons eu que très peu de pluies; il nous reste peu d’eau et l’herbe se fait rare, le fourrage commence à manquer...»

Et le druide Anejjam qui ne s’était pas rendu compte du trouble de son ami continuait lui aussi la liste des litanies:

«De notre côté, c’est tout le contraire: on dirait que toutes les neiges et les pluies se sont données rendez- vous au-dessus de nos têtes et on ne cesse de subir les déluges et les inondations! Ah! la! la! Les saisons ne sont plus ce qu’elles étaient!»

Et ils demeuraient encore de longs moments silencieux comme au comble de l’affliction. C’est alors que l’Agourram prit la parole pour expliquer la raison de leur visite.

« Cher ami, justement, c’est pour mettre fin à toutes ces calamités que nous sommes venus vous voir, sur la demande du dieu Anzar lui même!»

« Quoi ? Le dieu Anzar ! Que me chantez- vous là ? Vous plaisantez ?»

Le père Assarou parût interloqué et changea subitement d’attitude. Il devint plus méfiant, regardant tour à tour les deux hommes, ne sachant s’il devait rire ou se fâcher, car il ne supportait pas qu’on plaisantât des misères de son peuple. L’Agourram ressentit la gêne de l’Ancien et tout en souriant, calmement, il lui raconta depuis le début son incroyable voyage au Domaine des dieux, sa rencontre avec le dieu de la pluie et le vif désir de ce dernier d’épouser une fille des Sanhaja.

«... Ainsi, pour mettre fin à toutes ces catastrophes climatiques, le dieu Anzar m’a chargé personnellement de vous demander la main de votre fille Tanite et il accepte d’avance toutes les conditions que vous lui soumettriez.»

« Tanite ! »s’exclama le père Assarou, outré. « Mais c’est de ma fille qu’il s’agit! Dans toute la tribu, c’est la seule qui porte ce prénom ! Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous me demandez là ?»

L’hôte devint franchement menaçant, se redressa face aux deux invités et s’adressant au druide, qui ne savait pas quoi dire, il déclara d’une voix calme, mais néanmoins émue:

« Je vous ai accueillis comme deux honorables voyageurs, je vous ai ouvert ma maison et mon cœur et vous semblez vous moquer de nos malheurs et de l’honneur de ma famille ! A moins que vous soyez fous je ne vous pardonnerai pas un tel affront. Avant que je vous attrape par le capuchon et que je vous mette à la porte à coups de bâton, je vous prie de quitter sur le champ ma maison et mon village.»

Au moment où il se levait, leur désignant avec morgue la sortie, on entendit frapper à la porte, justement; les deux hommes se regardaient, peinés, espérant encore convaincre l’homme courroucé.

« Ecoutez, je vous assure...» bredouillait l’Agourram, désespéré pendant que son ami se cachait derrière lui, prêt à déguerpir.»

« Père ! Damya veut absolument te voir ! »

« Damya ! la Sage femme ! Décidément, c’est la journée des visites spéciales !»

Et avant que l’Ancien tout étonné réagisse, la Sage femme en question entra dans la salle sans plus attendre de permission. C’était une grande colosse Chleuh, ni plus jeune ni trop vieille, au visage hardi et rigolard, la poitrine conquérante et le tour de hanches imposant qui arrêta net l’Ancien et ses deux invités éconduits.

« C’est un grand jour ! Comme je suis heureuse de vous rencontrer ! Bienvenue à vous, mes amis ! Bienvenue aux messagers du ciel ! Oh ! Comme je vous ai attendus !»

Et elle serra dans ses larges bras tour à tour l’Agourram confus et son ami Anejjam, soulagés par ce dénouement inattendu. Après ces effusions exubérantes elle s’adressa au maître de la maison qui attendait des explications pendant que les autres personnes de la famille, des femmes, des jeunes filles, des jeunes hommes et toute une ribambelle d’enfants s’agglutinaient, curieux, devant la porte du salon.

« Alors, Assarou, vieux renard ! Tu ne m’as même pas prévenue de l’arrivée de tes invités ? Tu voulais garder la nouvelle pour toi seul ? »

« Mais que racontes-tu, oiseau de malheur ? Ce sont deux escrocs ou deux fous que je ne connais pas et qui prétendent que le dieu Anzar en personne les a envoyés pour me demander la main de ma fille Tanite ! Te rends-tu compte ? J’allais les renvoyer à coups de pieds dans le derrière quand tu as surgi pour m’en empêcher !»

Et toute la maisonnée poussa un cri de surprise et d’indignation, en scrutant les deux bonhommes puis Tanite qui devint toute rouge et se cachait derrière une autre femme. Damya apaisa alors tout le monde et déclara, extasiée:

« Assarou, mon ami ! Toujours prêt à commettre une bavure ! Tu ne te rends même pas compte que tu nous annonces une grande nouvelle ! Notre village est honoré par la visite de ces hommes illustres ! Ta maison et ta famille sont bénies du ciel !»

Et elle leur raconta qu’elle avait vu cette rencontre merveilleuse en songe plusieurs nuits de suite, que c’était un événement extraordinaire qui allait sauver le peuple des catastrophes climatiques. L’Ancien ne savait plus quoi dire, les siens restaient ébahis et silencieux, quand Tanite avança d’elle-même vers son grand-père et les deux hommes qui demeuraient discrets. Et devant tout le monde elle annonça avec calme à ses parents:

« Ibba, Inna, cela fait longtemps que moi aussi j’attends ce jour, car le dieu de la pluie me l’avait annoncé dans des rêves qui me semblaient plus beaux et plus vrais que la réalité ! Il m’a dit qu’il m’aimait d’un amour éternel et qu’il me désirait auprès de lui ! Et je lui ai donné mon cœur dans une promesse que je lui ai faite en secret. Oh ! Comme je serai heureuse de vivre avec lui !»

Le père Assarou restait figé d’incrédulité et de stupeur; tous le regardaient, attendant un souffle de sa part, mais il ne réagit point. L’Agourram, enhardi par le soutien inespéré de la jeune fille, vint au secours de l’Ancien, dépassé par la situation:

« Très estimé ami, je n’avais jamais désiré offenser ni ta confiance ni ton honneur; je t’avais annoncé toute la vérité et le destin de tous tient désormais entre tes mains.»

Ne désirant pas perdre la face, Assarou décida alors:

« Je renvoie la discussion et ma décision finale pour demain, à la mi-journée, au plus tard. Il faut en informer l’Assemblée de la tribu et je prendrai le conseil de la majorité ! Pour l’instant, retournez à vos occupations !»

Il renvoya toute sa famille sauf sa femme et Tanite, ainsi que les deux invités et la Sage femme. L’Agourram fut mis encore à contribution, il dut raconter une nouvelle fois tout ce qu’il avait vu et entendu dans le Domaine d’Anzar et Tanite semblait émerveillée par les descriptions qu’il leur faisait et surtout par les paroles que le dieu de la pluie avait dites !

Et le lendemain, il y eut foule dans l’Assemblée, sous le grand olivier de la place publique.

Ce fut Damya la Sage femme, accompagnée des deux druides qui ne la quittaient plus, qui avait pris la parole d’une voix ferme et sonore devant tous les habitants du village. Elle avait d’abord présenté la situation économique désastreuse du pays, puis elle a invité Agourram à donner son témoignage; elle demanda ensuite à Tanite de parler et de donner sa décision personnelle devant tout le monde; quand la jeune fille exprima son accord, il y eut des cris de joie et des applaudissements parmi l’assistance ; alors le père Assarou ne put que donner son approbation finale. Jeunes et vieux félicitaient tour à tour Assarou et sa petite fille et bientôt ce fut une liesse générale ; la décision des fiançailles de Tanite et du dieu Anzar fut prise à l’unanimité.

En quelques jours à peine, le temps de préparer le voyage de la jeune fille et ses noces extraordinaires, la nouvelle se répandit dans tout le pays de bouche à oreille. Ce furent des journées de liesse et d’excitation dans tous les hameaux, les villages et les cités où l’on ne parlait plus que de la Fiancée d’Anzar, «Tislit-n-Unzar» et tout le monde voulait y mettre du sien, participer de quelque manière que ce fut. Ce fut la Sage femme, conseillée par l’Agourram et Anejjam, qui prit les décisions adéquates et donna le ton à l’organisation des célébrations.

Ce jour-là, Tanite était parée de tous ses bijoux comme il sied à la plus belle des fiancées.

Elle avait pris soin de choisir elle-même ses beaux vêtements, ses robes préférées de toutes les couleurs et ses sept rubans dont les nuances douces ressemblaient à celles des fleurs de la prairie au printemps.

Tenant une gerbe de blé entre ses mains décorées au henné, chaussée de ses hautes bottines bleues, elle avait l’apparence d’un ange du ciel, juchée sur une superbe jument blanche harnachée des cuirs les plus beaux, des étoffes précieuses et l’on organisa derrière elle une procession joyeuse à travers les grandes routes de la contrée. La foule suivait, chantant et dansant au son des tambourins, des cloches et des flûtes qui emplissaient la campagne d’une stridence de fête comme il n’y en eut point depuis des générations !

Pour personnifier le dieu Anzar, la Sage femme et ses confrères menaient la cérémonie, ouvrant la procession nuptiale en brandissant de grandes louches à l’effigie de la Petite Ourse, symbolisant ainsi la prospérité, l’eau et le char étincelant qui porte le dieu Anzar dans le ciel.

Devant chaque maison, les maîtresses du logis apportaient quelque don que l’on déposait dans la corbeille des mariés, une charrette tirée par deux bœufs emplie de victuailles de toutes sortes, de la farine, de l’huile, de la semoule, des légumes et des épices et ceux qui n’avaient pas grand chose à offrir tenaient à apporter un modeste présent, une jarre d’eau, une poignée de fèves ou de lentilles ou ne fut-ce qu’un peu de sel, afin d’organiser un grand festin le soir-même où tout le monde était convié.
   

Et partout dans la région, pendant plusieurs jours, ce ne furent que réjouissances, chants et danses, en l’honneur de Tanite et de son fiancé.Mais il arriva ces jours-là que d’autres jeunes filles, envieuses du bonheur et de la gloire de Tanite, prétendirent effrontément qu’elles étaient, elles aussi, les vraies fiancées du dieu Anzar ! Elles apparurent ici et là à travers le pays, ce qui prêta à confusion, malgré les protestations de l’Agourram et de la Sage femme, mais rien n’y fit; on assista alors à la multiplication des fiancées et des cortèges de mariage, jusqu’à ce qu’un prodige survenant du ciel vint mettre fin à ce désordre: un nuage de rosée survolait la jument qui portait Tanite et la couvrait de son ombre et de sa fraîcheur, tandis que des grêlons gros comme des œufs s’abattirent sur les fausses mariées, obligeant les escrocs à s’enfuir pour se cacher de la colère d’Anzar et des quolibets de la foule !

Les festivités durèrent sept jours, puis il fut convenu que ce serait l’Agourram, le Messager du ciel, qui accompagnerait la jeune fille jusqu’à sa nouvelle demeure auprès de son divin époux. Pendant que Tanite pleurait en compagnie de sa mère, de ses sœurs et de ses amis, les hommes dressaient leur liste de doléances à transmettre aux sommités du ciel et ce fut Anejjam qui transcrivit, sous la dictée d’Assarou, les clauses du contrat:

«Il est convenu que le dieu Anzar, désormais membre à part entière de la famille des Imazighens, prendra le plus grand soin de leur fille Tanite et qu’il lui accordera la permission de rendre visite une fois l’an au moins à sa famille terrestre. Le dieu Anzar veillera également à ce qu’il n’y ait plus ni de sécheresses prolongées ni de précipitations désastreuses: un juste équilibre dans la répartition des eaux ainsi qu’un bon déroulement des saisons sera maintenu tout le long de l’année afin que les récoltes soient abondantes et que les pâturages ne manquent jamais d’herbes... »

Et chacun voulut y mettre du sien: qui désirait qu’il n’y ait plus de chaleurs excessives, qui voulait qu’il n’y ait plus de neige à certains endroits et à certaines époques de l’année, qui souhaitait qu’il n’y ait plus que deux saisons au calendrier agricole: un automne pour les labours et un printemps pour les moissons; certains ont parlé de la régulation des vents, d’autres exigèrent qu’il ne pleuve plus que la nuit, la disparition du froid et le bannissement perpétuel des vents chauds du désert et des tempêtes vers les hautes cimes d’où elles ne devraient jamais plus redescendre...

Mais l’Agourram, Anejjam et la Sage femme étaient sages et surent tempérer l’enthousiasme exagéré du peuple: il fut convenu que ce serait Tanite elle-même qui veillerait au bien-être de la Terre et qu’elle saurait conseiller et aider son époux.

Un beau matin, un long cortège prit la direction d’Amerukash. Tanite était radieuse malgré sa peine de quitter les siens. Toute sa famille la suivait, ainsi que beaucoup de gens qui tenaient à l’accompagner jusqu’aux hautes montagnes. Mais seuls l’Agourram, Anejjam, Damya et Assarou accompagnèrent la jeune fille au-delà des hautes plaines. L’ascension de la Route du ciel fut très commode cette fois-ci, car le druide se rappelait du raccourci direct que le dieu de la pluie avait aménagé pour lui, et de ce fait, ils purent monter avec leurs montures jusqu’au plus haut promontoire où ils passèrent la nuit à la belle étoile, sans souffrir ni du froid ni du vent.

Assarou tenait affectueusement sa fille contre lui tandis que les trois sages attendaient patiemment, en contemplant la majesté du ciel. Damya parlait des étoiles comme si elle les connaissait une à une et elle les nommait, racontait leur histoire à Tanite émerveillée; elle lui désigna la Grande Ourse, chariot de la déesse Africa où elle brille avec ses sept enfants: Amourane, l’aîné, en tunique pourpre, Umizar le sombre, Taluth Tazegzawte la bleue, Amegraz le doré, Tafught la verte, Adub le Pacifique, Amerrak le colérique....

Elle lui montra la Constellation d’Alegmad, le terrible dragon qui rampe sur ses quatorze anneaux lumineux,

la Constellation d’Agdid, l’immense oiseau qui s’étire dans le ciel et la splendide Biga qui scintille de mille feux, puis la Constellation des Ihiyaden jouant éternellement une douce musique pour bercer la mélancolie des Pléïades,

les sept filles du dieu Atlas qui supporte le monde sur ses épaules...

Elle lui nomma tant d’autres étoiles et d’autres astres mais Tanite n’était subjuguée que par la Constellation du Petit Chariot, là où elle allait désormais résider auprès de son époux dont elle fixait Amanar, l’Etoile Polaire, sublime entre toutes, comme un éternel chant d’amour ! Et bien qu’heureuse, elle avait toujours ce pincement au cœur de quitter les siens définitivement. Assarou ressentit la mélancolie de sa fille et lui dit:

« Ma fille, promets-moi de ne jamais oublier ton peuple ! Sois heureuse et n’oublie pas de nous adresser un signe de là où tu seras. »

« Père, je te promets que je ne vous oublierai jamais et que je veillerai toujours sur vous ! Je vous fais la promesse de venir vous voir régulièrement, tant que vous ne m’avez pas oubliée. Je mettrai ma robe de mariage et vous me reconnaîtrez facilement aux sept rubans de toutes les couleurs que tu m’avais offerts ! »

Tous avaient souri à ses paroles sauf l’Agourram qui ne cessait pas de scruter Amanar qui scintillait là-haut, dans le ciel. Il devint fébrile lorsque l’étoile se mit à irradier d’un éclat particulier, comme cette première fois où il l’avait vue; puis, lorsqu’elle devint plus blanche, il s’écria à l’intention de ses compagnons:

« Ca y est ! C’est le moment ! »

Effectivement, l’océan de nuages commença à s’agiter au-dessous d’eux et les deux colonnes de vapeur se formèrent lentement devant leurs regards ébahis. Et au milieu, le chemin du ciel s’ouvrait, les invitant à y pénétrer. L’Agourram avança résolument le premier, suivi d’Anejjam qui tâtonnait, effaré dans ce vide cotonneux, en essayant de s’agripper à chaque fois qu’il trébuchait, de Damya qui ouvrait de grands yeux, bouche bée, les bras ballants, puis de Tanite que son père serrait contre lui pour la rassurer. Le petit cortège avança sans dire un mot, lentement, jusqu’à l’immense espace de cristal qui se dévoilait peu à peu devant eux. Puis ils virent les dômes étincelants, les tours de glace et, venant vers eux, toute une foule d’êtres lumineux qui riaient, chantaient, leur souhaitaient la bienvenue. Ils étaient tous stupéfaits par le spectacle inconcevable auquel ils assistaient et se laissèrent faire docilement quand les créatures de lumière les prirent par les mains et les guidèrent vers le grand dôme d’où s’élevait une musique cristalline.

« Bienvenue à la Fiancée d’Anzar ! Vive Tanite !» criait la foule qui les attendait à l’intérieur, leur formant une haie jusqu’au centre, là où se dressait la fontaine aux jets colorés.

Le dieu Anzar était là, devant son trône de diamant et malgré sa majesté et sa stature colossale, il semblait lui aussi intimidé, tel un jeune amoureux, enchanté d’aise devant l’apparition de sa bien-aimée. Elle le reconnut immédiatement et elle s’avança vers lui, lui prit les deux mains et ils se regardèrent longuement, en silence, devant l’assistance qui les applaudissait.

« Vas-y, Anzar, ne sois pas timide ! Embrasse ta fiancée !» lui lancèrent un groupe d’angelots.

D’autres sifflaient d’admiration et d’envie.

«Qu’elle est belle ! Elle est des nôtres !»

Mais ni Anzar ni Tanite ne semblaient plus faire attention à ce qui ce passait autour d’eux; ils se contemplaient avec amour, se souriaient tendrement et semblaient être ailleurs, dans un autre univers où il n’y avait plus qu’eux deux. Alors Anzar baissa sa tête vers Tanite comme pour lui dire quelque chose au creux de l’oreille; elle l’écouta puis l’embrassa chastement sur le front et tout à coup, il irradia d’un halo de lumière vive et il prit une taille humaine normale ! Il était devenu un merveilleux jeune homme, pareil à un prince charmant au doux visage souriant, vêtu d’habits dorés étincelants parsemés de pierreries, de joyaux et de rais de lumière tels des éclairs qui brillaient sur sa poitrine ! Il prit des mains d’une sylphide une couronne de perles et de rosée qu’il déposa délicatement sur la tête de Tanite. Toute la salle était émue par les vibrations d’amour et de tendresse qui se propageaient de ce couple si parfait, si harmonieux et tous se rendirent compte qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, qu’ils se complétaient comme s’ils ne formaient plus qu’un seul corps merveilleux.

« Un discours ! Un discours ! » criait un chérubin qui tapait des mains.

Le dieu Anzar se ressaisit de son ravissement puis d’une voix émue, il s’adressa à tous:

« Mes chers amis, je ne peux vous décrire mon bonheur ! Voici donc Tanite parmi nous, comme nous l’avions tant souhaité ! Je sais que vous l’aimez déjà comme votre propre sœur, et que vous lui accorderez toute la place qu’elle mérite parmi nous ! Désormais notre maison commune va vibrer des chants de joie et d’amour et il y aura enfin quelqu’un ici qui vous apprendra les bonnes manières ! Je compte sur vous pour la guider dans son nouveau Domaine et pour lui faciliter les tâches qui seront siennes... !»

« Je lui apprendrai à pétrir la neige ! »

« Je lui apprendrai à tresser la pluie ! »

« Et moi à chevaucher les vents ! »

« Je lui montrerai comment tisser les nuages ! »

« Et moi comment allumer les éclairs ! »

« Je lui apprendrai à faire des colliers de rosée ! »

« Et moi à parfumer la brise ! »

Et chacun des petits êtres lumineux y allait de son vœu, lorsque le dieu Anzar fit un geste de la main pour poursuivre son discours:

« Je tiens ici à témoigner toute ma reconnaissance pour son père Assarou qui l’a accompagnée jusqu’ici en bénissant son choix. Il aura toujours la pluie pour ses champs et ses herbages et aucune calamité ne s’abattra sur son pays, tant que les siens vivront en harmonie avec la Nature ! Quant à toi, estimé Agourram, pour récompenser ton courage et ton esprit visionnaire, je te nomme Grand Commandeur de l’Etoile Polaire et reçois en signe de gratitude le don de Découvreur de sources et de Faiseur de pluies ! A chaque fois que tu moduleras grâce à ta flûte un air particulier, tu auras le pouvoir de faire la pluie et le beau temps; je sais que tu ne seras pas capricieux comme les tiens et que tu en feras un bon usage ! Et vous, Anejjam et Damya, recevez, en remerciements pour votre aide, la capacité de comprendre le langage des étoiles et de prévoir l’avenir dans la course des astres ! Que votre science soit utilisée uniquement pour le bien de votre communauté. Voilà, je crois que j’ai dit l’essentiel... Et maintenant, place aux festivités ! »

Les êtres de lumière étincelaient, dansaient de bonheur, formaient des farandoles joyeuses et lançaient des perles de rosée et des pétales de cristal sur le couple royal qui avançait au milieu de la foule, main dans la main. Il y eut une grande cérémonie de mariage et de nombreuses divinités y étaient conviées, heureuses que le dieu de la pluie soit guéri de sa longue mélancolie. Africa fut radieuse, embrassa affectueusement son frère et sa merveilleuse belle-sœur qu’elle promit de combler de tous les présents. Une pluie bienfaisante et fine tomba sur terre pendant des jours et des jours et tous les habitants de Tamazgha comprirent que là-haut, dans le ciel, les dieux et les humains s’étaient finalement réconciliés. Bien des jours après, l’Agourram, ses deux amis et le père de Tanite quittèrent à regret le Domaine des dieux et descendirent de la haute montagne vers la plaine rejoindre les leurs.

Il avait cessé de pleuvoir sur terre et tous aperçurent dans le ciel un merveilleux prodige qu’ils n’avaient jamais vu auparavant: un immense arc de lumière et de couleurs tendres se déploya dans l’horizon clair et tous reconnurent aussitôt Tanite et ses sept rubans colorés !

Et tous s’écrièrent de bonheur, dans les villages, les cités, les hautes plaines et les collines, partout dans la belle Tamazgha, il n’y eut plus que cette exclamation de joie:

« C’est Tanite ! Tislit-n-Unzar ! C’est elle ! »

Elle était tellement belle et lumineuse, elle semblait leur dire qu’elle était heureuse, qu’elle était présente avec eux malgré son éloignement et qu’elle veillerait sur leur pays éternellement !



Source du texte:

D’après une légende amazighe, adaptation libre de Ayt Oulahyane Atanane, texte publié sur www.asays.com.

Origine de la légende

Anzar, Dieu amazigh du ciel et de la pluie, serait tombé un jour éperdument amoureux d'une belle paysanne. Se transformant en aigle, il venait la contempler lorsqu' elle se baignait dans une rivière; un jour, il lui adressa la parole et lui demanda de l'aimer, de l'épouser mais la jeune fille effarouchée refusa sa demande et s'enfuit.

Anzar retint alors toutes ses pluies et la sécheresse menaça le pays. Les paysans organisèrent des processions et réclamèrent la miséricorde d'Anzar; la jeune paysanne consentit de le suivre et vivre auprès de lui. Depuis, à chaque fois qu'il pleut, la légende veut qu'elle apparaisse dans le ciel, sous la forme d'arc en ciel, appelé "Tislit n Unzar", c'est-à-dire la Fiancée d'Anzar...

Cette tradition du culte d'Anzar perdure encore de nos jours, en début d'automne lors de la période des labours, dans les villages d' Afrique du Nord, du Maroc jusqu'en Libye en l'honneur du dieu de la pluie et de sa fiancée: les villageois organisent des processions, portent une grande poupée symbolisant la Fiancée, et une louche ("taghnunja") symbolisant le récipient de l'eau bienfaitrice. Ces fêtes se terminent par des repas préparés et pris en commun.

Source: 20six.fr/atanane/art/1363729/Legendes_berb_res

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75 vers latins dédié à Jugurtha

juillet 30, 2018

Arthur Rimbaud a dédié 75 vers latins à Jugurtha

Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville-Mézières dans le département Champagne-Ardenne, mort et inhumé le 10 novembre 1891 dans cette même ville, continue d’être adulé aujourd’hui encore. Sa tombe est fleurie sans cesse et reçoit des lettres, des poèmes glissés entre les dalles de sa sépulture et expédiés par ses admirateurs de par le monde.
Rimbaud doit sa renommée à ses poèmes. Mais pour les Berbères, il est devenu célèbre par ses longues strophes sur Jugurtha.
En effet, le 2 juillet 1869 à Charleville-Mézières, ville natale de Rimbaud, un concours général de vers latins oppose plusieurs académies du Nord. Le sujet proposé aux candidats est « Jugurtha », roi numide.
Parmi les compétiteurs se trouve le collégien Arthur Rimbaud, alors âgé de 15 ans. Tandis que les plumes crissent sur le papier, Rimbaud affamé n’écrit rien. Il demande des tartines au concierge. Une fois rassasié, Arthur saisit son porte-plume et écrit ses 75 vers latins sans consulter une seul fois son « Gradus ad parnassum » [manuel composé par des Jésuites du Collège Louis-le-Grand à Paris au milieu du XVIIe siècle, NDLR]. A midi, il rend sa copie et obtient le prix.

«Rimbaud parle en latin d’une actualité politique brûlante, celle de la colonisation d’Algérie (à laquelle avait pris part un certain capitaine Rimbaud [le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud était le père d’Arthur Rimbaud, NDLR]), profitant de cette première tribune, qui lui est offerte pour faire l’éloge de la révolte» souligna Marc Ascione le traducteur du poème dans « Le Magazine littéraire », N°289, juin 1991.


I

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…


Du second Jugurtha de ces peuples ardents,
Les premiers jours fuyaient à peine à l’Occident,
Quand devant ses parents, fantôme terrifiant,
L’ombre de Jugurtha, penchée sur leur enfant,
Se mit à raconter sa vie et son malheur :
‘’Ô patrie ! Ô la terre où brilla ma valeur !’’
Et la voix se perdait dans les soupirs du vent.
‘’Rome, cet antre impur, ramassis de brigands,
Echappée dès l’abord de ses murs qu’elle bouscule,
Rome la scélérate, entre ses tentacules
Etouffait ses voisins et, à la fin, sur tout
Etendait son empire ! Bien souvent, sous le joug
On pliait. Quelquefois, les peuples révoltés
Rivalisaient d’ardeur et, pour la liberté,
Versaient leur sang. En vain ! Rome, que rien n’arrête,
Savait exterminer ceux qui lui tenaient tête !….’’

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
‘’De cette Rome, enfant, j’avais cru l’âme pure.
Quand je pus discerner un peu mieux sa figure,
A son flanc souverain, je vis la plaie profonde !…
La soif sacrée de l’or coulait, venin immonde,
Répandu dans son sang, dans son corps tout couvert
D’armes ! Et une putain régnait sur l’Univers !
A cette reine, moi, j’ai déclaré la guerre,
J’ai défié les Romains sous qui tremblait la terre !….’’
Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
‘’Lorsque dans les conseils du roi de Numidie,
Rome s’insinua, et, par ses perfidies,
Allait nous enchaîner, j’aperçus le danger
Et décidai de faire échouer ses projets,
Sachant bien qu’elle plaie torturait ses entrailles !
Ô peuple de héros ! Ô gloire des batailles !
Rome, reine du monde et qui semait la mort,
Se traînait à mes pieds, se vautrait, ivre d’or !
Ah, oui ! Nous avons ri de Rome la Goulue !
D’un certain Jugurtha on parlait tant et plus,
Auquel nul, en effet, n’aurait pu résister !’’
Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
‘’Mandé par les Romains, jusque dans leur Cité,
Moi, Numide, j’entrai ! Bravant son front royal,
J’envoyai une gifle à ses troupes vénales !…
Ce peuple enfin reprit ses armes délaissées :
Je levai mon épée. Sans l’espoir insensé
De triompher. Mais Rome était mise à l’épreuve !
Aux légions j’opposai mes rochers et mes fleuves.
Les Romains en Libye se battent dans les sables.
Ils doivent prendre ailleurs des forts presqu’imprenables :
De leur sang, hébétés, ils voient rougir nos champs,
Vingt fois, sans concevoir pareil acharnement !’’

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
‘’Qui sait si je n’aurai remporté la victoire ?
Mais ce fourbe Bocchus… Et voilà mon histoire.
J’ai quitté sans regrets ma cour et mon royaume :
Le souffle du rebelle était au front de Rome !
Mais la France aujourd’hui règne su l’Algérie !…
A son destin funeste arrachant la patrie.
Venge-nous, mon enfant ! Aux urnes, foule esclave !…
Que revive en vos cœur ardent des braves !…
Chassez l’envahisseur ! Par l’épée de vos pères,
Par mon nom, de son sang abreuvez notre terre !…
Ô que de l’Algérie surgissent cent lions,
Déchirant sous leurs crocs vengeurs les bataillons !
Que le ciel t’aide, enfant ! Et grandis vite en âge !
Trop longtemps le Français a souillé nos rivages !…’’
Et l’enfant en riant jouait avec un glaive !…

II

Napoléon ! Hélas ! On a brisé le rêve
Du second Jugurtha qui languit dans les chaînes…
Alors, dans l’ombre, on, voit comme une forme humaine,
Dont la bouche apaisée laisse tomber ces mots :
‘’Ne pleure plus, mon fils ! Cède au Dieu nouveau !
Voici des jours meilleurs ! Pardonné par la France,
Acceptant à la fin sa généreuse alliance,
Tu verras l’Algérie prospérer sous sa loi…
Grand d’une terre immense, prêtre de notre droit,
Conserve, avec la foi, le souvenir chéri
Du nom de Jugurtha !…N’oublie jamais son sort:

III

Car je suis le génie des rives d’Algérie !…’’

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Les Guanches

juillet 30, 2018

     Histoire des Canaries

Les Guanches
      

   Les îles Canaries étaient connues des Grecs et des Phéniciens qui les désignaient sous le nom d'îles Fortunées et qui y plaçaient le séjour des justes après leur mort. Les Arabes les visitèrent lorsqu'ils furent établis en Afrique, et les Portugais les reconnurent au commencement du XIVe siècle. Elles étaient alors habitées par le peuple si curieux des Guanches. Conquises pour le compte de la Castille, de 1402 à 1405, par Jean de Béthencourt, elles étaient définitivement réduites en provinces espagnoles en 1495, après l'extermination presque complète des indigènes. Depuis lors, elles ont toujours appartenu à l'Espagne. Elles en constituent aujourd'hui l'une des 17 communautés autonomes.

Les Canaries des anciens navigateurs et géographes.
Beaucoup plus rapprochées du continent que les autres îles Atlantiques, puisqu'on ne compte pas plus de 107 kilomètres entre l'île de Fuerteventura et le cap le plus avancé du littoral africain, les Canaries étaient connues dès les commencements de l'histoire.

Ce sont les îles des Bienheureux dont parlent les poètes grecs : c'est là que les héros jouissaient d'une éternelle vie, sous un climat délicieux que ne troublaient jamais ni le froid ni la tempête. Mais nul géographe ne pouvait alors indiquer la position précise de ces îles Fortunées qui se confondaient dans l'esprit des Anciens avec toutes les terres atlantiques situées dans le « fleuve Océan » au delà des Portes d'Hercule (= détroit de Gibraltar).

Antiquité.
Les Phéniciens connaissaient bien ces îles, dit expressément Strabon, mais ils tenaient leurs découvertes secrètes, et même dans le Périple de Hannon (texte en ligne) il n'est fait mention que des îles du littoral, dans lesquelles on ne saurait reconnaître les Canaries, à moins que Tenerife ne soit la « contrée des Parfums », d'où s'écoulaient vers la mer des courants embrasés et que dominait une haute montagne appelée par les navigateurs « le Chariot des Dieux ».  (La géographie dans l'Antiquité).

Cependant, d'après François Lenormant, le nom de Junonia par lequel Ptolémée désigne l'une des îles suffirait à prouver que les Carthaginois y avaient un établissement, car leur grande déesse était Tanit, assimilée à Héra ou à Junon par les Grecs et les Romains. Les plus anciens documents conservés qui cherchent à fixer la position exacte des îles Fortunées appartiennent aux âges de la puissance romaine, et Pline, le premier, rapportant le témoignage des navigateurs gaditains, transmis par un certain Statius Sebosus, donne à l'une des îles ce nom de Canaria, qui lui est resté et que l'on étend aujourd'hui à l'ensemble du groupe.

Sébosus avait appris qu'à sept cent cinquante milles de Gades, le moderne Cadiz, on trouvait d'abord l'île Junonia, à l'occident de laquelle, et à pareille distance, étaient Pluvialia (ainsi nommée parce qu'elle n'avait d'eau que celle des pluies), et Capraria. A deux cent cinquante milles de celles-ci étaient les Fortunées, sur la gauche de la Mauritanie, au sud-ouest : l'une était appelée Convallis à raison de sa convexité, l'autre Planaria à cause de son aspect uni ; cette dernière avait trois cents milles de tour.

Le roi Juba le Jeune, qui avait établi des teintureries de pourpre dans les îles voisines de la côte des Autololes, d'où elles furent appelées îles Purpuraires, Juba s'enquit aussi des îles Fortunées, et voici ce qu'il apprit. Il fallait naviguer six cent vingt-cinq milles au sud-ouest des Purpuraires, à savoir : trois cent soixante et quinze milles au midi, et deux cent cinquante milles à l'ouest, pour arriver, d'abord à Ombrios, qui n'offrait aucune trace d'habitations, et avait un lac dans les montagnes, ainsi que des arbres semblables à la férule, les uns noirs et fournissant un liquide amer, les autres blancs et donnant une boisson agréable. Une autre île était appelée Junonia, et ne renfermait qu'une petite maison de pierre; au voisinage, un îlot de même nom. Au delà se trouvait Capraria , remplie de grands lézards. De ces îles, on apercevait la nébuleuse Nivaria, ainsi appelée de ses neiges perpétuelles. Sa voisine, Canaria, devait ce nom à la multitude de ses grands chiens, dont on amena deux à Juba; elle offrait des vestiges d'habitations; outre l'abondance des fruits et des oiseaux communs à toutes ces îles, celle-ci était surtout fertile en dattes, pommes de pin et miel; elle produisit le papyrus; l'esturgeon se trouvait dans ses rivières; mais elle était souvent infectée par les monstres putrescents que la mer rejetait sur ses côtes.

Ainsi, au lieu des deux îles Fortunées indiquées à Sertorius et à Sébosus, Juba en comptait cinq, et même six, si l'on fait état distinct de la petite Junonia. Ptolémée, à son tour, énumère les Fortunées, et en compte six, se succédant du nord au sud en cet ordre : Aprositos, Junonia, Pluitalia, Casperia ou plutôt Capraria, Canaria, et Ninguaria.

Malgré les divergences que l'on aperçoit entre les indications de ces trois autorités, on ne peut manquer d'être en même temps frappé d'un certain accord mutuel d'où il est aisé d'arriver, par induction, à des résultats plus complets. Ainsi, entre la nomenclature de Juba et celle de Ptolémée , la concordance est presque parfaite la pluvieuse Ombrios de Juba nous présente, sous une forme grecque, la Pluitalia de Ptolémée. Elle a près d'elle Junonia, ainsi appelée de part et d'autre; et Caprario, dont le nom se lit Casperia dans Ptolémée, peut-être par une simple erreur de copiste. Canaria se produit sans variantes dans les deux documents; et Nivaria de Juba, neigeuse et nébuleuse à la fois, se retrouve sans difficulté dans la Ninguaria de Ptolémée.

Sébosus, après une Junonia qui, d'après le compte des distances, ne peut être la même que celle dont nous venons de parler, offre Pluvialia, qu'il est impossible de ne pas identifier à la Pluitalia de Ptolémée, à l'Ombrios de Juba; puis Capraria, qui est aussi la Capraria de Juba, et la Casperia de Ptolémée; enfin Planaria et Convallis, les seules qu'il appelle Fortunées, et qui correspondent à Canaria et Nivaria, ou Ninguaria des deux autres autorités. Essayons de nous rendre compte de la valeur géographique de ces indications.

Il suffit du nom de Canaria parmi ceux des îles de ce groupe, pour nous tenir dûment avertis qu'il s'agit bien certainement de l'archipel des Canaries. Or, cet archipel se compose de sept îles principales, et en dédoublant la Junonia de Ptolémée, sur l'autorité de Juba, on aurait précisément sept îles Fortunées, pour répondre une à une aux sept grandes Canaries. Des géographes éminents se sont laissé prendre à cette apparente concordance, même Gossellin s'écartait ici de son système restrictif pour embrasser tout l'archipel canarien dans le cercle des découvertes antiques, s'inquiétant peu de bouleverser toutes les indications de position relative des sept Fortunées, pour les identifier aux sept îles principales que nous connaissons aujourd'hui, déclarant inexplicables les mesures qui ne cadraient pas à ses idées, et corrigeant avec une liberté sans bornes les documents dont il s'était constitué l'interprète souverain.

Il est bien certain, toutefois, que Canaria et Ninguaria ou Nivaria, d'après les Tables de Ptolémée comme d'après la relation de Juba, sont les dernières îles visitées, peut-être même seulement aperçues, dans le groupe des Fortunées; or, puisque Canaria (la Gran Canaria de nos jours) a conservé son nom jusqu'à nos jours, et que Nivaria (ou la « Neigeuse »), par sa dénomination aussi bien que par la position que lui assigne Ptolémée à l'égard de Canaria, est certainement Ténérife (où se dresse le pic de Teide), ainsi que l'on s'accorde unanimement à le proclamer, il en résulte sans conteste que Gomera, Palme (La Palma) et Fer (Hierro) doivent être rejetées, en dehors de la limite des connaissances des anciens sur cet archipel.

Pluitalia et Capraria, qui précèdent immédiatement Canaria et Nivaria, paraissent répondre naturellement à Lanzarote et Fuerteventura. Junonia, au nord de Pluitalia, serait dès lors la moderne Graciosa, à laquelle il faut adjoindre Clara, pour représenter la Petite Junonia, que Juba signale comme une annexe de l'autre. Et il nous restera Allegranza pour répondre a Aprositos de Ptolémée.

Quant à cette autre Junonia que Sébosus indique à moitié chemin de
Gades et de Pluvialia, on la reconnaît sans difficulté dans la Junonia Autolala de Ptolémée, c'est-à-dire, dans l'îlot de Mogador. Et les Purpuraires de Juba, ces quelques îles situées vis-à-vis des Autololes, ce sont, d'abord cette même Junonia Autolala, et peut-être avec elle Cerné, Erythia et Poena de Ptolémée.

 Plusieurs îlots, simples écueils, furent oubliés dans leur nomenclature; de même aujourd'hui on ne cite sommairement que les sept grandes terres canariennes, quoique, avec le groupe des Selvagens (aujourd'hui portugaises et rattachées administrativement à Madère), l'archipel des Fortunées comprenne seize terres distinctes.
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Carte des Canaries.
Carte des Canaries, localisation des îles.

Moyen âge.
Edrisi énumère dix-sept îles « connues des hommes » dans la mer Ténébreuse qui s'étend à l'occident de l'Afrique, mais il est impossible de les reconnaître d'après la description qu'il en donne (La géographie au Moyen Âge). Toutefois, il est possible que les Arabes ont non seulement connu les Khalidat ou les « Éternelles », mais qu'ils ont même vécu à côté des Berbères dans les îles orientales de l'archipel. Ibn-Saïd, au XIIIe siècle, dit qu'Alexandre « aux Deux Cornes » avait élevé des piliers dans les îles Khalidat, avec cette inscription : « Pas plus avant! » Cependant le même géographe raconte en détail le voyage du marin Ibn-Fathima au sud du cap Bojador et son naufrage au banc d'Arguin. Macedo a cherché au contraire à prouver que les Arabes ignoraient l'existence des Canaries et que leurs géographes se sont bornés à répéter, en les altérant, les textes des auteurs anciens relatifs aux îles des Bienheureux.

Tandis que les marins portugais cherchaient péniblement à longer la côte africaine et à doubler les caps, les Canaries situées au sud du cap Noun et au large du littoral étaient depuis longtemps visitées par des navigateurs d'autres nations (Les Grandes découvertes). Avant les entreprises du pilote Gil Eannes, les Portugais n'osaient dépasser le cap Noun, le « Non » que la nature leur opposait; ils ne doublèrent qu'en 1436 le cap Bojador et les écueils qui le prolongent à plusieurs milles en mer, tandis que les Génois connaissaient déjà les Canaries à la fin du XIIIe siècle et que l'une des îles, Lanzarote, avait été occupée par un de leurs concitoyens. Le « portulan médicéen-» constate cette prise de possession des Génois, et Pétrarque, né en 1304, nous apprend que « tout un âge d'homme avant lui » une flotte génoise s'était avancée jusqu'aux Canaries. Le nom de Lanzarote, donné à la plus septentrionale des sept grandes îles, est celui du conquérant génois, d'origine normande, Lancelot Maloisel ou Lanciloto Malocello (Lanzaroto Marocello), dont la famille fut l'une des plus puissantes de la république depuis le commencement du XIIe siècle jusqu'à la fin du XVIe. En 1402, lorsque les Normands de Béthencourt occupèrent l'île de Lanzarote, ils y trouvèrent « ung vieil chastel que Lancelot Maloesel avoit jadiz fait faire, celon ce que l'on dit ».

Pendant le XIVe siècle, les Canaries furent visitées fréquemment  par des Européens, soit pirates, soit naufragés, et dès 1551 les portulans offrent un tracé exact de l'archipel, précisément avec les noms que les îles portent encore aujourd'hui, si ce n'est Tenerife, qui s'appelait île d'Enfer à cause de sa montagne embrasée. Les rois d'Europe commençaient à se disputer ces terres océaniques, et en 1344 le pape Clément VI en fit cadeau à un de ses protégés, l'infant Luis de la Cerda, qu'il nomma «-prince de la Fortune »; mais le nouveau souverain n'eut pas les ressources suffisantes pour aller prendre possession de son royaume. Toutes les expéditions faites dans ces parages, même celle que dirigèrent en 1541 les deux Italiens Angiolino di Tagghia et Nicolosi di Recco pour le roi de Portugal Alphonse IV, furent des aventures de pillage, non de conquête. Ainsi que le dit la chronique du Canarien :

    « Lancelot souloit estre moult peuplée de gens; mais les Espaignols et autres corsaires de mer les ont par maintes fois pris et menés en servaige. »

La colonisation des Canaries.
La prise de possession ne commença qu'en l'année 1402, lorsque le Normand Jean de Béthencourt débarqua dans l'île de Lanzarote à la tête de cinquante hommes. Il fut bien accueilli par la population, d'ailleurs très clairsemée; mais des dissensions intestines, le manque de vivres et de munitions, une expédition infructueuse dans Fuerteventura auraient condamné cette tentative à n'être qu'une course de pirates comme les précédentes, si Béthencourt n'était allé offrir la suzeraineté de ses futures conquêtes au roi de Castille, en échange de secours en hommes et en argent. Grâce à cet appui, il put s'emparer de Fuerteventura en 1404, puis de l'île de Fer en 1405; toutefois les incursions qu'il fit dans les autres îles furent repoussées, et Gomera seule fut ajoutée par son successeur au domaine des Européens : il fallut que le roi d'Espagne décrétait l'annexion de l'archipel comme province immédiate de ses États et qu'il prît en main l'oeuvre de la conquête par l'envoi de véritables armées pour qu'on triomphât enfin de l'intrépide résistance des habitants. En 1493, un an après la découverte du Nouveau Monde, Palma et Gran Canaria furent définitivement conquises, et en 1497 les menceys ou rois de Tenerife, pourchassés comme des fauves, furent capturés, soumis au baptême et menés en triomphe au roi de Castille pour l'amusement de la cour. La conquête avait duré près d'un siècle.

« La Huitième île ».
Pourtant on ne la croyait pas achevée. Depuis des siècles l'imagination des marins voyait des îles lointaines poindre comme des nuées à l'horizon de la mer Ténébreuse : les légendes pieuses, telles celle de saint Brandan, racontaient les miracles qui s'y étaient accomplis; les portulans indiquaient ces terres, dessinées avec précision; des navigateurs même prétendaient les avoir vues, et l'on montrait en triomphe les branches et les fruits que le courant en avait apportés : il ne restait qu'à les reconnaître par degrés de longitude et de latitude et à en prendre possession officielle au nom de quelque souverain.


En 1519, vingt-deux années après la conquête définitive de Tenerife, le roi de Portugal cédait par traité à son cousin d'Espagne l'île « non trouvée » que l'on croyait être à l'ouest des Canaries. En 1526, une première expédition se fit, dans les parages signalés, à la recherche de la huitième île. On ne la trouva point, mais on n'osa pas en nier l'existence à l'encontre des témoignages unanimes. En 1570, après soigneuse enquête, où plus de cent témoins furent interrogés, de nouveaux chercheurs se dirigèrent à l'ouest; en 1604, en 1721; le gouvernement espagnol équipa d'autres navires d'exploration. De leur côté les Portugais des Açores cherchaient aussi et même des expéditions secrètes se firent dans l'Atlantique par des spéculateurs que séduisait l'idée de trésors à découvrir.

La précision avec laquelle les marins de Gomera et de Palma dépeignaient l'apparence de la huitième île était si unanime, que le doute subsistait après chaque insuccès. Les dessins qu'on avait faits de cette terre entrevue représentant uniformément un profil analogue à celui de Palma, on finit par conclure que l'île de l'horizon n'était autre qu'un mirage produit par la réfraction de l'air humide qu'apportent les vents d'ouest; d'ailleurs, la mer étant désormais explorée dans tous les sens, il devenait inutile de continuer les recherches. Et pourtant la légende existait encore à une époque récente, et les quelques représentants de la religion des Sébastianistes qui attendaient la revenue de l'Infant tombé sur le champ d'Alcazar el-Kebir (Alcacerquivir), espéraient que l'île « non trouvée » surgira en même temps des flots de la mer.

Ainsi le gouvernement espagnol dut se contenter du groupe des sept îles qui lui étaient échues et qui d'ailleurs sont une des contrées les plus remarquables de la Terre. Devenues province du royaume, au même titre que les provinces continentales, les « îles Fortunées » sont assez pauvres, si ce n'est sur quelques points privilégiés, et peu habitées en proportion de leur étendue.

Les Guanches.
Les Canaries sont habitées de toute antiquité. On y trouve mille objets analogues à ceux qu'on rencontre dans les gisements paléolithiques et néolithiques de l'Europe et de l'Amérique, haches, massues, hâtons, poteries, tissus; mais on a vainement cherché la flèche en silex. Chil y Naranjo, qui a exploré avec tant de soin les traces de l'antique civilisation canarienne, expliquait l'absence de cette arme par le manque de bêtes sauvages dans les îles : les indigènes, riches en troupeaux domestiques, n'avaient pas besoin de flèches pour atteindre les animaux. En étudiant la multitude des objets recueillis, l'observateur est frappé des progrès de l'industrie et de l'art accomplis de génération en génération par les premiers habitants de l'archipel; mais si habiles ouvriers qu'ils fussent devenus, ils ne fabriquaient leurs chefs-d'oeuvre que pour les nobles : dans une même grotte on trouve à côté les uns des autres des vêtements fins, des ustensiles parfaitement travaillés, ornés de dessins et d'hiéroglyphes, et des étoffes grossières, des poteries en terre brute. Ainsi se révèle l'ancienne constitution aristocratique de la société canarienne. Les insulaires ne connaissaient pas le travail des métaux : quoi qu'en dise Azurara, on n'a trouvé chez eux ni instruments en fer, ni bijoux en or et en argent. La solide construction des caveaux funéraires de Tenerife, l'habile ordonnance des pierres dans les édifices de Fuerteventura, de Lanzarote et de Gran Canaria, la disposition confortable des chambres dans les demeures, les peintures à l'ocre témoignent du haut degré de civilisation auquel étaient arrivés les Canariens au Néolithique. Les aumôniers de Béthencourt rapportent qu'ils virent à Fuerteventura « les plus forts chasteaulx que l'on puisse trouver nulle part ».

Ce n'est pas tout : on a découvert des inscriptions dans la grotte de Belmaco, à l'extrémité de l'archipel, dans l'île de Palma, sur une paroi de la côte orientale de Hierro, ainsi que dans l'île de Gran Canaria, et les lettres ont une forme qui les rapproche de l'alphabet libyque. Elles fournissent au moins la preuve que des relations existaient entre les peuples berbères du continent et les insulaires, quoique ceux-ci, à l'arrivée de Béthencourt, ne possédassent plus de bateaux; à cet égard il y avait eu régression d'industrie. Elles donnent aussi une grande probabilité à l'hypothèse d'une origine berbère pour la population de l'archipel, d'autant plus que les mots des divers dialectes, recueillis au nombre d'un millier par Webb et Berthelot, et les noms propres, que les historiens ont conservés, sont évidemment berbères. Cela prouve au moins l'existence d'échanges, comme les quelques analogies avec l'arabe suggèrent qu'il y a eu, au Moyen âge, des contacts peut-être importants, entre les habitants des Canaries et les Arabes. Par exemple, l'ancien nom de Palma, Benehoare, rappelle celui de la puissante tribu des Beni-Haouara. Et les Bimbachos de Hierro fait songer aux Ben-Bachir. Tenerife offre beaucoup de noms propres qui commencent par l'article al et par le substantif ben comme en pays de langue sémitique.

L'étude des crânes et des ossements, entreprise par les anthropologues modernes, fait croire à la diversité des populations qui peuplaient l'archipel, mais elle paraît justifier les premières hypothèses en faveur de l'origine orientale d'un grand nombre des habitants. A Fuerteventura, dans l'Isleta de Canaria et dans la partie méridionale de cette île, dans l'île de Fer et à Palma, le type du crâne est essentiellement syro-arabe : l'identité est presque parfaite entre ces Canariens, les Arabes d'Algérie et les fellahîn d'Égypte. D'après N. Verneau, l'archipel se serait divisé en trois groupes ethnographiques : celui de l'Est, comprenant les deux îles orientales et la péninsule de la Isleta; celui du centre, c'est-à-dire Tenerife et Gomera, où l'on ignorait l'art de cuire la poterie et de polir les haches en pierre; enfin le groupe de l'Ouest, Hierro et Palma.

La vie et les coutumes des Guanches.
On désigne habituellement tous les Canariens d'autrefois par le nom de Guanches, qui paraît n'avoir appartenu, sous les formes de Vincheni et de Guanchinet, qu'aux seuls habitants de Tenerife. Comme d'autres noms de peuples, par centaines, celui-ci aurait signifié « Hommes ». D'après le témoignage des contemporains, ces Berbères, blancs ou bruns, tous dolichocéphales et aux membres longs, se distinguaient des Arabes par un corps plus robuste, une face moins allongée, un nez plus large et plus court, des lèvres plus fortes. Ils avaient les yeux grands et noirs, les sourcils épais, les cheveux fins, lisses ou ondulés. D'une agilité prodigieuse, et «-grands sauteurs, s'élançant de roc à autre, comme chevreuils », ils n'étaient « pas moins dextres et puissants à ruer une pierre droit et roide » et leurs bras étaient si nerveux qu'en deux ou trois coups de poing ils mettaient en pièces un bouclier. Ils marchaient nus ou couverts d'un léger vêtement d'herbes ou de quelques peaux de chèvre; mais, pour rendre la peau insensible aux changements de température, ils l'oignaient de suif et du jus de certaines herbes; en outre, hommes et femmes se peignaient en vert, en rouge, en jaune, « sachant par telles couleurs exprimer leurs particulières affections. » (Cadamosto).

Relativement aux coutumes de mariage, elles variaient beaucoup d'une île à l'autre. La polyandrie aurait existé dans Lanzarote, d'après les aumôniers de Béthencourt : la plupart des femmes auraient eu trois maris, se succédant comme époux et comme serviteurs. Dans l'île de Gomera, les lois de l'hospitalité exigeaient l'échange entre la femme de l'hôte et celle du voyageur. A Tenerife, la monogamie était la loi; les Guanches étaient pleins de déférence envers les femmes : toute insulte proférée contre elles était punie; l'homme armé qui leur manquait de respect était mis à mort. Les mariages ne pouvaient se conclure sans le libre consentement de la femme et le droit de divorce appartenait à l'un comme à l'autre des conjoints. Dans l'île de Gran Canaria, les mariés appartenaient d'abord au grand-prêtre et aux seigneurs. Dans la même île, une femme, choisie comme marraine, jetait de l'eau sur la tête du nouveau-né et prononçait quelques paroles mystérieuses : cette cérémonie faisait désormais de la maguada : un des membres de la famille et aucun des hommes de sa nouvelle parenté ne pouvait se marier avec elle.

Les Guanches de Tenerife et les habitants des autres Canaries, fort religieux, vénéraient les divinités des montagnes, des sources, des nuages, et leur adressaient des prières, mais sans leur offrir des sacrifices sanglants; peut-être y avait-il aussi des musulmans à Lanzarote, puisqu'un des rois, disent les aumôniers normands, était «-sarrasin-».  Dans les temps de sécheresse, les Guanches conduisaient leurs troupeaux de brebis sur des terrains consacrés, et là ils séparaient les agneaux de leurs mères, afin que le dieu se laissât fléchir par les bêlements plaintifs. À l'époque des fêtes religieuses, une trêve générale devait mettre un terme aux guerres civiles, même aux dissensions particulières : tous étaient amis. Prêtres et prêtresses étaient fort vénérés et dans l'île de Gran Canaria un faïcan, - mot dans lequel on a cru retrouver l'arabe fakir, - présidait aux grandes solennités; son pouvoir balançait celui du guanarteme, le chef politique. Des vierges, que l'on a comparées aux vestales, vivaient en des maisons sacrées. Rigoureux observateurs de la coutume, les Guanches pratiquaient le duel, le jugement par le poison, et reconnaissaient le droit d'asile.

Le pouvoir des chefs était absolu dans quelques îles; ailleurs de petits fiefs étaient groupés en fédérations. Dans l'île de Tenerife, toutes les terres appartenaient aux rois ou mencey : ils les concédaient aux sujets, mais elles leur revenaient toujours en héritage. Les nobles, très fiers, racontaient que leur ancêtre avait été créé avant l'aïeul des pauvres et que celui-ci avait reçu pour ordre de servir, lui et sa famille. Ils auraient cru déroger par le travail manuel; il leur était surtout interdit de verser le sang des animaux, quoique en bataille ils pussent se glorifier de verser celui des hommes; des Espagnols captifs ils firent des boucliers et des équarrisseurs. Cependant ils ne constituaient pas une caste fermée : tout plébéien ou « tondu » pouvait entrer dans leurs rangs, grâce à une action d'éclat ou à l'amitié d'un grand; le prêtre l'admettait parmi les nobles en assemblée publique. Le pouvoir des chefs était limité par un conseil suprême, qui discutait les affaires d'État, jugeait et punissait les criminels. Le suicide était en honneur à Gran Canaria : quand un seigneur prenait possession de son domaine, il se trouvait toujours quelqu'un disposé à mourir pour honorer la fête.

    « Le pauvre misérable se précipitait dans un gouffre où il se démembrait et mettait en pièces. Dont pour reconnaissance, le seigneur est tenu d'honorer grandement et rémunérer d'amples dons les parents du défunt. » (Cadamosto).

Souvent des vieillards de Palma exigeaient qu'on les laissât mourir seuls. Après avoir salué leurs parents et amis, ils prononçaient les mots : « Vaca guare », « Je veux mourir, » et on les transportait dans la grotte sépulcrale, sur un lit de peaux; à côté d'eux on plaçait une jatte de lait et tous s'éloignaient pour ne plus revenir. Les modes d'inhumation variaient selon les îles. Dans l'Isleta de Gran Canaria, les cadavres étaient placés en des tombelles recouvertes de blocs. Dans Tenerife, de nombreuses momies embaumées, en parfait état de conservation, ont été retirées de grottes sépulcrales et de caveaux recouverts de terre végétale; c'étaient les tombeaux des gens riches. Ces momies sont couchées sur le dos, les bras étendus le long du corps, les pieds joints, et sont très soigneusement enveloppés de peaux, cousues avec une étonnante finesse au moyen d'aiguilles d'os ou d'arêtes de poissons. A côté de chaque momie se trouvaient ordinairement un garrote ou bâton grossier, destiné sans doute à soutenir le mort durant le grand voyage, et un vase plein de miel pour sa nourriture.

La fin des Guanches.
Depuis le XVIe siècle, les Guanches de Tenerife, les habitants des autres îles ont cessé d'exister en corps de nation. Pendant plus d'un siècle et demi, ils avaient vaillamment résisté aux attaques des pirates et des conquérants, quoiqu'ils n'eussent pour armes que des pierres, des bâtons et des javelots durcis au feu ou terminés par une corne aiguë; on n'aurait pu les vaincre si l'on n'avait employé contre les groupes encore indépendants les insulaires déjà soumis. Ils faisaient grâce aux prisonniers; souvent même ils leur rendaient la liberté, mais on ne les épargnait pas : la captivité ou la mort, telle était l'alternative pour les Guanches qui tombaient au pouvoir des chrétiens; dès 1345, le roi Alphonse IV, écrivant au pape Clément VI, lui raconte que ses « gens ont pris des hommes, des animaux et d'autres objets qu'ils ont apportés en grande joie dans ses royaumes ». En 1593, des corsaires de Séville enlevaient le roi de Lanzarote, avec sa femme et 170 sujets. Lorsque Béthencourt et Gadiffer, accompagnés d'interprètes canariens, que des pirates leur avaient vendus, s'emparèrent de Lanzarote, il n'y restait plus que trois cents individus, auxquels on fit force promesses, « mais on ne leur a mie bien tenu convenant. »

Au milieu du siècle suivant, Gran Canaria et Tenerife, encore indépendantes, avaient ensemble une population évaluée à 23,000 personnes. Lors de la conquête, qui dura plus de trente ans, la plupart des hommes furent tués ou emmenés en Espagne, pour être vendus sur les marchés de Séville ou de Cadiz; d'autres se suicidèrent pour ne pas survivre à la perte de leur liberté. En outre, la terrible maladie, dite modorra, «-maladie du sommeil-», que l'on attribuait à la quantité de cadavres que les Espagnols avaient laissés exposés à l'air après la bataille de la Lagune (1494), fit disparaître un grand nombre des Guanches restants : ce fut une de ces «-pestes noires-», semblables à celles qui ont fauché tant de peuples de l'Amérique et de l'Océanie après l'arrivée des Européens.

Baptisés, les Guanches qui restèrent se mêlèrent à la population espagnole et perdirent leur langue et leurs moeurs. Les derniers descendants du dernier roi de Tenerife, Bencomo, entrèrent dans les ordres et moururent en 1828 à la cour d'Espagne. Mais si la nation des Guanches n'a plus d'existence indépendante, aussi bien leurs descendants métissés et certains éléments de leur ancienne culture existent toujours. De l'union des premiers colons espagnols avec les femmes canariennes naquit une population croisée, que l'on retrouve avec ses traits distinctifs en mainte partie des îles.

C'est, paraît-il, dans Palma, Gomera, Hierro et les parties méridionales de Canarie et de Tenerife que l'on reconnaît le mieux la physionomie originale. A Güimar, à Chasna, on retrouve encore chez les villageois la plupart des usages décrits par Espinosa, un siècle après la conquête. Quelques mots de la langue sont toujours employés, pour désigner les plantes, les insectes, les outils; des noms de famille sont restés guanches. Les habitants des Canaries, dans certaines campagnes, possèdent des outils et des vases pareils à ceux de leurs ancêtres. Ils fabriquent le beurre de la même manière, en emplissant de lait une outre que l'on se renvoie de l'un à l'autre. Encore récemment, ils pêchaient  en empoisonnant du suc de l'euphorbe les flaques d'eau laissées dans les roches par le reflux. Leurs danses, leurs cris de joie sont les mêmes que chez les anciens Guanches, et comme eux ils jettent du grain au visage des nouveaux mariés pour leur porter bonheur. Le plat national, le gofio, pâte faite avec la farine de divers grains éclatés au feu, est encore celui que l'on retrouve dans les tombeaux des Guanches.

Les éléments européens se sont diversement mélangés dans les îles. Les Normands et les Gascons venus avec Béthencourt et Gadiffer étaient trop peu nombreux pour qu'ils ne se perdissent pas bientôt dans le flot montant de la population espagnole, souvent d'origine andalouse; seulement on s'étonne du nombre prodigieux des familles qui dans les Canaries, aux Açores, au Portugal, au Brésil et dans toutes les anciennes possessions portugaises ou espagnoles, portent, diversement écrit, le nom de Béthencourt : si toutes descendent en effet du conquérant « de son cousin et successeur Maciot de Béthencourt, elles ont, ici, par les femmes une origine guanche.


Des Maures furent amenés par les Espagnols à Gran Canaria après l'extermination de la conquête. Dans Tenerife, des immigrants irlandais, venus à la suite d'une persécution religieuse, ont fait souche de familles nombreuses et l'on croit encore reconnaître des figures irlandaises parmi les habitants d'Orotava. Quant à l'île de Palma, où les massacres avaient fait beaucoup de vides pendant la dernière moitié du XVe siècle, on repeupla une partie des villages par des familles industrieuses amenées de Flandre.  Les nouveaux venus ne tardèrent pas à se fondre avec les Espagnols et traduisirent même leur nom en castillan : ainsi les Groenberghe devinrent les Monteverde.

Malgré la diversité des origines, les Canariens, qui ont gardé le courage tranquille des aïeux guanches, ont montré en maintes occasions leur attachement à la souveraineté espagnole. Toutes les attaques faites contre leurs villes fortifiées furent repoussées avec succès. Les Huguenots français, les Barbaresques, les pirates anglais, même une flotte hollandaise composée de 70 vaisseaux, s'essayèrent vainement, soit contre Gran Canaria, soit contre Tenerife; Nelson tenta de réduire Santa-Cruz en 1797; il y perdit un navire et l'un de ses bras. (R. Verneau  / E. Reclus).
   

La langue guanche

Bien que, suite à la conquête des Canaries, l'espagnol devînt langue officielle, les aborigènes habitant l'archipel jusqu'alors possédaient leur propre langue. La langue guanche est connue sous le nom de berbère canarien ou amazigh insulaire, car les recherches menées jusqu'à présent indiquent qu'elle dérive des langues parlées par le peuple berbère du nord de l'Afrique. Actuellement éteinte, elle perdure uniquement sous forme de noms propres de personnes, de localités et de communes, bien que certains croient qu'elle fut utilisée au sein de petites communautés jusqu'au XIXe siècle. Depuis ce même siècle, on connaît l'existence de gravures sur pierre de signes semblables à l'alphabet tifinagh provenant d'Afrique et qui revêtent une grande valeur archéologique.

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